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Le silence     

(Das Schweigen - 2007)

Jan Costin Wagner
Éditions Jacqueline Chambon  -  2009

 

Le whodunit est anglais, le hard-boiled est américain, et il semble que de plus en plus, le brumeux et le grisé policier soit scandinave, et très proche du roman noir dans ses meilleurs moments.
Bien qu’ici l’auteur soit un Allemand et que le roman soit écrit dans sa langue, Jan Costin Wagner vit en Finlande et en est assez proche que pour comprendre et assimiler les particularités sociales de ses habitants, leur comportement général et les problèmes qui en découlent. Et cela transparaît à chaque page du roman, raconté en mode mineur, sans éclat, avec des personnages aliénés dans leur vie quotidienne par on ne sait quelle faute ou malédiction, ou au contraire par des chagrins intimes dont ils ne peuvent se débarrasser. Tout ce  qui les maintient sans cesse sur la défensive affective, murés dans le silence.
C’es ce silence qui deviendra assourdissant au fil des ans pour un des protagonistes du meurtre d’une jeune fille, Pia, ayant eu lieu en 1974, dont on n’a jamais retrouvé le ou les coupables, malgré les efforts de la police de Turku (ville importante du sud du pays, proche de la mer) durant plusieurs années. L’affaire du meurtre de la jeune Pia est réexaminée par Antsi Ketola directeur de service prenant sa retraite,  33 ans plus tard, en janvier 2007, lui qui avait enquêté sur ce meurtre en son temps.
Et ce sera en juin, au cœur de cet été scandinave aux journées interminables et à la lumière toujours présente, que tout va basculer car on vient de découvrir un vélo abandonné, seule trace d’une jeune fille qui a disparu, et ce près de l’endroit où disparut Pia et où on ne retrouva également que son vélo, avant de retrouver son corps dans un lac qui se trouvait dans les environs. Mais pas le plus proche (ce n'est pas pour rien que la finlande est dite "le pays aux 100.000 lacs"). Perte d’un être proche pour les parents, cette disparition va remobiliser les enquêteurs de Turku, perturbés par la similitude des disparitions malgré la distance dans le temps. Certains des policiers seront de plus en plus convaincus que les deux affaires sont liées, ne fut-ce que par le criminel qui pourrait être le même. Et, vu ses connaissances de l’ancien dossier, on autorisera Ketola à seconder Kimmo Joentaa dans ses recherches qui piétinent et qui ravivent certains souvenirs douloureux de ce dernier, résonnance au malheur de perdre un être très proche.

Le silence, s’il est le roman de la solitude il est surtout celui des errements. Errements des enquêtes, errements des personnages dans leurs propres vies, errements dan leurs relation fort imprégnées d’incommunicabilité. Errements des sensibilités intérieures souvent en mal d’extériorisation, mais incapables d’y procéder… au point d’en devenir dangereux, pour eux ou pour les autres.
Il est symptomatique que Jan Costin Wagner mette en scène les auteurs du crime, et les fasse évoluer tout au long du récit, murés dans leur silence, mais aussi en plein errements dans leurs vies décalées, presqu’irréelles, dans  un récit qui se développe comme la brume, raconté avec parcimonie créant les ambiances en demi-teintes sans effets inutiles, et refusant l’expressionisme criard.
Tout le roman est baigné d’un climat tirant sur le sombre dans une construction très soignée qui enveloppera le lecteur du début à la fin du récit, un récit qui se termine sur une note for ambiguë, laissant supposer que l’auteur veut nous mettre devant l’autre face de la tragédie, la comédie, alternative rédemptrices, du moins à première vue ; mais cette face cachée du drame va à nouveau tout précipiter dans le chaos, la mort et l’incertitude. L’inconnu et le silence.

Un roman intéressant dont la construction complexe, restant cependant simple d’abord, manipule de manière originale des intrigues qui auraient pu passer pour très conventionnelles et typiques du genre. Le tout servi par une écriture froide et tendue, qu’on retrouve  heureusement dans une traduction française à la hauteur.

EB (novembre 2009)

(c) Copyright 2009 E.Borgers 

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Jan Costin Wagner - Le silence
 
 































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Petits arrangements avec l'éternité  

 

Eric Holstein
Dédales - Les Éditions Mnémos - 2009
 
 

Les vampires sont sur Paris, les vampires sont partout…
Pas de panique, ces vampires à la longévité avérée se font discrets et si par malheur vous croisez leur chemin nocturne lorsqu’ils sont assoiffés, cela se limitera à vous faire voler une partie de votre aura natuelle du moment et vider votre mémoire immédiate. Pas de quoi paniquer, même si l’expérience ressemble à une commotion. Leur apparence reste très naturelle, et ces créatures restées humaines semblent bénéficier d’une jeunesse aussi éternelle que leur longévité.
Le roman d’Éric Holstein est le récit que nous fait Eugène Monski, monte en l’air parisien assez doué qui pratiquait son art dans les années 1920, vampire qui survit actuellement en squattant des appartements de luxe dans Paris, lors de l’absence de leurs propriétaires et en prélevant une partie de l’argent dissimulé dans leurs coffres. Il fréquente quelques autres « éveillés », personnages des deux sexes qu à divers moments des 6 derniers siècles furent propulsés dans le monde de ces vampires qui survivent au milieu des gens ordinaires, les endormis. Le plus vieux qu’ Eugène connaît, Slawomir, vient du 15e s. et passe sa vie actuelle comme clochard aviné le long de la Seine. Il y a aussi le batailleur d’Eddy, qui lui vient droit de 1815, Waterloo, placide et confiant, mais très efficace dans la castagne. Il y a Grace, la jolie petite garce de Grace, figée dans ses 25 ans, ancienne demi-mondaine, « artiste » de music hall, capricieuse, aguicheuse et souvent en plein délire érotomane. Dans le restant il y a même Copernic, le savant, astronome du 16e  s. défenseur de l’héliocentrisme, avec sa bande de soumis, Copernic qui est actuellement toujours à la tête du clan formé par les vampires du monde entier. Le problème c’est que Slawomir est convaincu que Copernic n’a fait que créer une secte dévouée aux fausses sciences basées sur sa théorie astronomique foreuse, l’autre problème c’est que Grace est trop bavarde et qu’un hyper-riche Indien, magnat de l’industrie du poil, s’est mis en tête de faire partie des éveillés. A tout prix… même au prix de mettre en circulation dans les rues de Paris la cruelle secte Hindoue des Gin Ko Shikari, rien que des furieux assoiffés de barbaque d’éveillés. les ennemis sans pitié des vampires.
Si ce n’était pas assez de soucis pour ce petit monde en danger de disparition, on y ajoutera qu’Eugène a fini par oublier son journal dans lequel il a consigné en détail tout ce qu’il fait et ce que font ses vampiriques amis, y compris leurs petits secrets.
Vaille que vaille un semblant d’unité va rassembler les vampires à Paris pour faire face à la menace Hindoue qui semble gagner du terrain, massacre après massacre. Il y va de leur survie, de la protection de l’espèce. Et on ne fera pas de quartiers.
Il pourrait bien  y avoir une solution finale selon certains, mais celle-ci semble très éloignée, dangereuse et tout à fait inappropriée. C’est tout ce qui leur reste, car un mouvement de fronde se dessins déjà dans leurs rangs…

Ce pastiche de roman de vampires ne cache pas qu’il pêche le gros dans le courant du roman feuilleton, provoquant inattendu, digressions et rebondissements à tous les chapitres. L’auteur y mêle aussi un humour latent qui est le plus que bienvenu, parfois proche de la parodie, tout en instillant une dose d’horreur contrôlée. Comme le ton du récit est souvent goguenard, entrelardé de langage argotique courante, et que l’inventivité des détails est au rendez-vous, Petits arrangements avec l’éternité se laisse lire sans déplaisir au fil de cette prose plus soignée que ce que nous offre généralement le monde fictionnel de la nuit vampirique. Une certaine fatalité fait aussi partie du sort de ces presque éternels décrits par Eric Holstein, personnages de vampires qui en majorité subissent les affres des problèmes existentiels à un moment ou l’autre de leur survie, et, plus que la nuit, constitue sans conteste la part sombre du roman. Il est par contre dommage que l’auteur se perde un peu dans les méandres de l’univers qu’il a créé et que le récit piétine assez fortement dans le dernier tiers, pour déboucher dans un fin assez convenue qui nous semble être plus une improvisation que l’aboutissement du roman. S’y ajoutent les idées (souvent très bonnes) et les personnages  non complètement exploités, ce qui renforce la sensation de longueur et de redites ressentie dans la dernière partie qui reste cependant attachante.
En finale : on vous avait prévenu, c’est du romans feuilleton…



EB  (octobre 2009)  

(c) Copyright 2009 E.Borgers 

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Eric Holsrein  -  Petits arrangements avec l'éternité
 
 







































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Simenon sous le masque    

Anne Richter  
Éditions Racine - 2007

 

Georges Simenon aimait rappeler dans ses interviews, pour la radio et autres, qu'il n'y avait pas de « mystère Simenon », contrairement à la déclaration d'un exégète quelques années auparavant. Mais alors, comment expliquer les dizaines de livres qui commentent son œuvre, les divers essais sur l'auteur et sa prolifique production, tout cela dans de nombreuses langues ? Certes l'ampleur du corpus simenonien n'a pas trop des dizaines de commentateurs qui s'y sont attaqués, mais, d'autre part, qu'en est-il de l'homme Simenon ?
Il est évident que Simenon aimait se raconter dans des écrits à prétentions autobiographiques, dans ses fameuses Dictées et dans les nombreux entretiens qu'il a accordés tout au long de sa carrière d'écrivain à succès, mais y retrouvait-on un portrait valable de l'homme et de l'écrivain ? Rien n'est moins sûr, et ce ne sont pas les exagérations - souvent proches de l'affabulation - de ses magistrales Mémoires intimes écrites en fin de vie (1981) qui permettraient de corriger les flous qui marquent le portrait du personnage. Certes le factuel de la biographie de cet auteur est assez bien établi, et corrigé au fil des multiples biographies qui lui furent consacrées, mais qu'en est-il de sa vision du monde et de l'homme qui se profile dans ses œuvres majeures, et de l'origine de cette approche ?
Souvent Simenon donnait des réponses convenues à ce genre de questions, ou encore s'appliquait à brouiller les cartes par des déclarations contradictoires dans lesquelles il parsemait des traces venant de son œuvre, évoquées pour la circonstance, et qui n'étaient pas probantes, souvent démenties par d'autres exemples qu'on pouvait y trouver. Mais qu'on ne s'y trompe pas, il y avait bien un univers de Simenon et il lui appartenait, univers qui avait des constantes. Et ce n'était pas seulement le gris des ambiances. Ou l'absence d'humour.
Quant à cerner le personnage Simenon, ses convictions intimes, les mécanismes personnels qui lui permettaient de vivre, il ne faut pas trop compter sur les déclarations du grand auteur pour nous y aider. Sauf à certains moments, souvent très brefs, où le portrait s'éclaire par les indices réels sur l'homme Simenon qui apparaissent dans son œuvre et dans quelques unes de ses confidences. C'est à la chasse de ces moments que s'est lancée Anne Richter dans son essai Simenon sous le masque.
Comme pour illustrer le propos, la photo de couverture du livre est un des portraits de Simenon les plus artificiels, les plus conventionnels, fait par le photographe parisien des stars et des personnalités, le Studio Harcourt. C'est cependant aussi un des côtés du personnage, prêt à assumer son rôle de vedette de l'édition, lui qui n'a jamais fuit la publicité, la renommée, ni les facilités ou le luxe procuré par l'argent. Un rôle sous lequel se cache une fois de plus le vrai Simenon.
Une grande partie du dépistage fait par Anne Richter passe par une explication psychologique frôlant la psychanalyse, selon laquelle Simenon ne voulait pas aller au fond de l'exploration de la personne humaine de peur de trop se découvrir lui-même, d'explorer les tréfonds de sa propre personnalité. Il est certain que Simenon n'est jamais allé au bout de l'exploration de l'écriture, mais je pense qu'il s'agit également d'un bridage volontaire que s'imposait cet auteur pour ne pas se faire « avaler » par son art, devenir insatisfait perpétuel à la poursuite d'une excellence de l'écriture, du roman ultime. Comme tant de littérateurs de génie. D'autant plus que je reste persuadé que Simenon était limité dans son registre littéraire, malgré l'avancée spectaculaire durant la deuxième partie de sa carrière (à partir des années 30) et les chefs d'œuvres qu'il nous a laissés. Et il le savait. Mais loin d'être pauvreté ou simplicité réductrice, il fit de ses moyens un vrai style, travaillant à l'économie dans des romans où le suggéré prend une place tout aussi importante que le décrit, et toujours en plaçant l'homme au centre de ses préoccupations. Déjà dans la série des Maigret, et surtout dans ses romans « de la destinée », romans à vocation plus littéraire qu'il qualifiait lui-même de « durs ».
Dans son analyse, Anne Richter fait d'ailleurs appel, entre autres, à deux des meilleurs romans de Georges Simenon : La neige était sale et Les anneaux de Bicêtre, le premier étant sans doute son chef-d'œuvre, un roman noir et existentiel d'exception.
Elle examine aussi, avec pertinence, le pourquoi qui fit que des personnalités littéraires s'intéressèrent à Simenon, d'André Gide (cas bien connu) à Henry Miller (cas moins connu et à remière vue contre nature vu la personnalité sulfureuse et hédoniste de Miller, cet écrivain de génie, dans sa vie et… dans son œuvre). Ou encore en évoquant ses rapports avec Carl Gustav Jung qui l'admirait.
Dans ce court essai, Anne Richter aborde aussi un grand nombre de facettes du personnage Simenon, essayant de décoder des données de sa vie familiale, professionnelle et relationnelle pour cerner le vrai, ce qui doit nous faire comprendre qui il était en réalité sous les apparences. Simenon sous le masque arrive à mettre en évidence des données qui nous permettront d'entrouvrir la porte vers la découverte de la vraie personnalité de cet auteur, d'orienter nos propres réflexions, nos propres recherches, notre compréhension de l'homme et de l'auteur. Ce n'est pas si mal, surtout face à cette œuvre aux dimensions inhumaines. Inhumaine car elle véhicule des qualités qui sont fortement supérieures à la moyenne littéraire de son époque ; inhumaine par son ampleur en nombre de volumes, avec 76 romans consacrés à Maigret, 117 romans « de la destinée », ses nombreux écrits autobiographiques, ses reportages, pour ne citer que la partie la plus importante.
Il est à signaler que le dernier chapitre, intitulé : « Simenon, un imbécile de génie ? » est tout à fait pertinent et explique admirablement la démarche d'Anne Richter à la poursuite du vrai Simenon. Je pourrais même conseiller au futur lecteur de cet essai de - bien entendu- lire d'abord le premier chapitre qui sert d'introduction et ensuite de se reporter directement au dernier, afin d'avoir dès l'abord un profil de l'essai et du parcours qu'il emprunte, et de découvrir une solide synthèse de ce qui est développé plus en détail dans les autres chapitres.
Simenon sous le masque est une pierre de plus au monument construit par les exégètes pour cerner Georges Simenon, un édifice de plus en plus complexe, à l'image de celui qui l'a inspiré. Tout en n'étant jamais certain que l'auteur liégeois s'y trouve entièrement et définitivement.
Le « mystère Simenon » a encore de beaux jours devant lui.

 
Note concernant l'essai et son auteur :
Sous le titre Simenon sous le masque, Anne Richter publie chez Racine une version revue et augmentée de l'essai qu'elle avait publié en 1993 (et réédité en 2002) qui s'intitulait : Simenon malgré lui. En 1963, elle avait déjà consacré un essai à Simenon (Georges Simenon et l'homme désintégré) ; elle a aussi collaboré par de nombreux articles aux Cahiers Simenon, dès la fondation de la publication en 1988.

 
EB  (septembre 2007)

(c) Copyright 2007,2009 E.Borgers 

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Anne Richter  -  Simenon sous le masque
 
 



































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Mise à jour: 6 novembre 2009