L'île
des chasseurs d'oiseaux
(The
Blackhiuse - inédit en anglais)
Peter May
Rouergue
Noir - Rouergue- 2009
Ayant
terminé sa série chinoise consacrée
à un
inspecteur de police de Pékin- après six volumes,
ce que l’auteur avait annoncé
et a donc tenu parole- Peter
May, dont la
réputation auprès du public avide de thrillers de
qualité n’a fait que grandir
au cours des dernières années, entame ici une
trilogie dont l’arrière plan sera
les Hébrides extérieures, centré sur
Lewis, leur île la plus septentrionale, contrée
sauvage et gaélique de l’Ecosse, abritant
à peine 18 .000 habitants.
Dans
ce
premier tome, l’inspecteur Fin McLeod suis
de près l’enquêter sur un meurtre
barbare avec éventration après pendaison
à
Edimbourg, et, avant d' en avoir trouvé
le responsable, il se voit délégué en
appoint pour un meurtre aux apparences
similaires qui vient d’avoir lieu à Lewis,
île perdue du nord des Hébrides. Si
la hiérarchie l’impose à la police
criminelle en charge de Lewis, c’est pour
une raison doublement pragmatique : il connaît tous
les détails de l’affaire
d’Edimbourg et, surtout,
il est
originaire de l’île. Natif, il y a passé
toute sa jeunesse et ses années de
collège avant d’aller à Edimbourg
poursuivre ses études, donc est sensé
connaître les us et comportements de ses habitants, des
Ecossais qui parlent
gaélique, résistent à un climat
glacial, survivent avec peu, pratiquent un
christianisme archaïque à tendance
fondamentaliste : un univers décalé,
anachronique et qui reste assez fermé, même en ce
début de 21e s.
En pleine
crise affective déclenchée par la perte
récente
de son fils, au seuil d’une crise majeure entre lui et sa
femme, Fin est plutôt
enclin à voir cet éloignement de ses bases comme
un répit. Tout en ne sachant
pas ce qui l’attend dans cette île
isolée où tout le monde connaît tout le
monde et où il n’a pas remis les pieds depuis 18
ans.
Au cours de
son enquête, la Criminelle, qui a
cette affaire sous son aile, n’apprécie pas trop
cet intrus de McLeod qui
cependant trouve facilement ses contacts et ses repères
auprès de la population
impliquée; d’autant plus facilement que la victime
est un ancien condisciple de
sa jeunesse scolaire, mais loin d’être un ami, le
surnommé Ange était une
terreur, borné, stupide et dangereux, doté
d’un physique de catcheur.
Pratiquement sans ami, Ange collectionnait les ennemis potentiels
bourrés de
rancœur. Pour progresser dans ses recherches, Fin McLeod se
sert du fait qu'il connaît presque tout les
habitants du lieu du drame, mais en
les contactant il se heurtera aussi à des pans de son
passé qu’il croyait enfuis,
lui cet orphelin élevé par une tante
indifférente, très tôt aimé
de la très
jeune Marsali, et
ami de toujours de son voisin et condisciple,
Artair, handicapé par des problèmes
d’asthme.
Des fragments de sa jeunesse et
de certains mystères qui les entourent lui exploseront au
visage sur le
parcours de son enquête, d’autant plus
qu’il doit contacter certains des
acteurs de ces drames de son passé qui,
aujourd’hui,
peuvent le renseigner sur le
meurtre ou la victime. Et dans ses souvenirs sans cesse
réveillés, se profile
le plus grand point d’interrogation qui refait
surface : son accident dans
les falaises de l’île aux oiseaux lors de son
initiation à la chasse réservée
aux hommes intrépides et rudes, sur un îlot perdu
dans l’Atlantique. Le drame
de la fin de son adolescence, la mort de son sauveur, père
d’Artair, son ami . Artair qui a
épousé Marsali
après une liaison avortée de celle-ci avec Fin,
il y
a presque vingt ans, Artair qui n’est plus que
l’ombre de lui-même et l’époux
de cette femme qui semble toujours avoir aimé Fin, comme ce
dernier
finira par s’en
rendre compte.
Se
débattant dans ses contradictions, dans un désert
affectif qu’il trimballe depuis cette fameuse
expédition initiatique dans l’île
aux oiseaux, Fin poursuit avec acharnement ses recherches qui sans
cesse le
ramènent aux même personnes et le font buter sur
les questions liées à son
passé dans l’île de Lewis.
Tout le renvoie
vers ce qu’il a oublié de sa jeunesse dans cette
île. Vers ce qu’il a
oublié
et tout ce qu’il ne voulait pas voir.
Thriller
en
forme de long suspense, L’île
des chasseurs d’oiseaux est
aussi
le roman de l’enfermement. L’enfermement insulaire,
bien évidemment,
cette île écossaise isolée
et oubliée en étant le symbole le plus
évident, mais surtout l’enferment
teinté de résignation et de fatalité
présent
chez presque tous les personnages insulaires liés au meurtre
et à l’enquête de
Fin McLeod, tous évoluant dans un univers de grisailles et
de violences
indirectes. Et McLeod lui-même, s’enfermant de plus
en plus dans ses
contradictions et un passé qui
finira par le rattraper.
Ce thriller
à forte connotation de roman noir,
cependant dilué dans un texte qui n’est pas sans
rappeler les articulations
d’un récit de roman-feuilleton,
est
rehaussé par la qualité de
l’écriture -qui
reste
cependant très
« classique »-
dans une construction soignée, avec des
chapitres entiers consacrés à la
jeunesse de Fin et qui nous décrivent avec art la nature
sauvage, l’ambiance et la
vie insulaire à Lewis. Ces chapitres biographiques,
racontés à la première
personne, s’ils sont nombreux, parviennent vite à
capter toute l’attention du
lecteur. Tellement bien captée qu’on a
l’impression de lire un roman dans le
roman qui a reçu tous les soins de son auteur et qui est le
vrai cœur du livre,
son moteur.
Peter May, Ecossais
d’Edimbourg, connaît bien sa région (son
pays dirait un Ecossais) et ses
habitants ruraux, ce
qui donne un poids
de vécu et de réalité à
toute la partie nous racontant le passé de Fin, enfant
et adolescent, et aussi lorsqu’il
décrit
la vie actuelle des gens de l’île de Lewis. Nous
avons d’ailleurs la nette
impression que c’est cette vie rude et archaïque qui
est le vrai centre
d’intérêt de May, ce qui l’a
poussé à écrire le roman.
Evitant les
écueils courants du thriller actuel, et
les facilités grossières, L’île
des chasseurs
d’oiseaux est
une
lecture attachante dont la longueur est fortement
atténuée par le talent
d’écriture de son auteur. Un thriller sombre
très nettement au–dessus de la
moyenne.
Note :
Comme
cela arrive plus souvent qu’on ne
le pense, ce roman d’un auteur britannique, écrit
en anglais, a été publié
d’abord en France dans sa traduction française par
les Editions Rouergue (octobre
2009). L’original, en anglais, sera publié en GB
début 2011.
EB (décembre
2009)
(c)
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