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Squatteurs' Story  

Nancy seventies

Alexis Gleiss 
Borderline - Territoires Témoins -  2009
 

Nancy, années 1970. Patrick joueur de contrebasse dans un petit orchestre local pratiquant jazz et rock d’époque, est un jeune trentenaire sans revenus fixes, et pour survivre est obligé de loger ici ou là. A Nancy il a jeté son dévolu sur cette maison bourgeoise un peu isolée et abandonnée de la rue Saint Michel. S’il y est seul c’est tant mieux car il ne cherche pas la compagnie, avec ses horaires décalés et ses jams qui le font rentrer aux petites heures de la nuit. Un solitaire qui se contente de peu, bien calé au fond d’une rue tranquille dans un quartier bourgeois.
Mais cette nuit-là, tout dérape. Un cadavre de jeune femme dans son squat, Patrick obligé de s’en débarrasser, car il ne veut pas des flics. Sans états d’âmes.
Et ce n’est pas tout : voilà qu’il se voit obligé par des copains d’héberger cette Véronique un peu dinde et un peu grassouillette aux entournures. Bye bye tranquillité… Si Patrick pouvait se douter qu’en plus d’un tueur en série qui pète les plombs et rôde sans cesse dans les rues du quartier, la maison qu’il occupe appartient à un groupe de promoteurs qui attend toujours le permis de démolir de la mairie  et qui ne peut plus attendre pour construire la tour destinée à enlaidir et congestionner le vieux quartier de la ville. Magouilles politiques ordinaires (les élus locaux ont souvent les mains maculées de béton…c’est universel), gros bras qui pleuvent sur les habitués de la mouise qui gravitent autour du squat. Et les cadavres de jeunes femmes qui se retrouvent toujours dans l’immeuble de la rue Saint Michel.
Jusqu’aux flics qui vont finir par se lancer dans la mêlée, gendarmes et unités mobiles compris. La maison abandonnée semble exciter les passions…
Et attendez de voir comment ça se termine : bain de sang, castagnes et démolitions en tout genre. Y compris du dernier espoir de Véronique.

Roman qui épouse bien certaines ambiances des années 1970, lorsque la  précarité n’était pas un frein total à une jeunesse qui apprenait à vivre seule, dans ses fantasmes et dans ses passions. Dans la musique et la fumette pour beaucoup d’entre eux, même à Nancy.
Squatteurs’ Story plonge aussi au cours de son récit dans un bain de violences exacerbées décrites comme une caricature allumée de la violence dont il émane une certaine truculence sous des aspects mortifères et sombres. A grands traits on nous entraîne dans une description de certains milieux, ceux des marginaux, des comités d’action, des journalistes, de la police ou des politiciens locaux,  description qui reste toujours en bordure de l’ironie ouverte mais qui y jette toujours un regard sarcastique. Il y a du Chester Himes dans les tableaux qui en découlent, avec le centre de Nancy qui se transforme en une espèce de Harlem blanc et paumé. Le tout nous offrant un récit assez jubilatoire qui démarre en mezzo-misère-voce pour débouche sur horreurs et cavalcades  en rythmes syncopés. Le blues urbain de la démerde et du foirage, version Alexis Gleiss. Une réussite dans le genre que s’est fixé l’auteur, mêlant roman noir et humour de la même veine.

Un CD accompagne le livre, fournissant des musiques de fond qui devraient accompagner le texte. Mélange de rock et de jazzy, ces morceaux originaux restent une musique acceptable, sans toutefois aborder en plein le jazz de l’époque dont il est souvent question dans le roman (mais nous comprenons très bien les problèmes de droits et les coûts que cela entraînerait), jazz présent par les personnages de musiciens et les allusions à certains jazzmen réputés (comme par exemple Charlie Haden, bassiste exceptionnel, dont on retrouve le patronyme dans le nom d’un personnage). Une bonne idée, difficile à bien mettre en œuvre.

 

EB (décembre 2009)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Suatteurs Story - Alexis Gleiss
 
 




















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Country Blues  
 

Claude Bathany
Ésuites n° 154 - Noirs - Éditions Métailié - 2010
 
 

Dans un coin perdu de la  cambrouse du Finistère, arrive la mystérieuse Flora, jolie jeune femme qui semble vivre dans sa vieille Volks et qui semble aussi trouver un intérêt bizarre pour la famille Argol, recyclée depuis quelques années dans le travail de ferme. Si elle a tapé dans l’œil de Cécile Argol, c’est normal : la Cécile est lesbienne impénitente, mais quel rapport avec ses frères ? Avec le cinglé et sa marionnette qui ne le quitte pas, ou l’autre qui a l’air plus normal et s’occupe de la ferme, ou encore le troisième au profil de bœuf et au cerveau de crustacé … Il y a zaussi leur vieille mère qui semble tellement à l’Ouest qu’elle doit être pas loin de l’autre bord de l’Atlantique… Et ce vrai drame qui  a bouleversé cette petite famille de citadins à peine installés à Ploucville, il y a déjà quelques années : le suicide du père, chanteur, suite au meurtre d’une très jeune fille. La police a classé, mais des morceaux de pas clair semblent encore flotter partout.
Surtout si on écoute celle qui tient ce vieux bistro sans clients, ceux la famille Moullec dont une branche était  propriétaire de la ferme vendue aux Argol. Quelques beaux spécimens  ceux-là également, mais plutôt dans le genre renfermé, sournois et agressif. Sans parler du gendarme…  Tout est là pour que ça replonge dans le tragique.

Roman mosaïque, Country Blues est un patchwork à plusieurs voix, les situations et les péripéties ne se dessinant que par superposition partielle des différentes pièces rapportées qui toutes fournissent un morceau supplémentaire de la trame générale, pièces faites de souvenirs et du vécu contemporain des différents acteurs prenant la parole tour à tour, l’ensemble faisant finalement apparaître le tableau et l’entièreté de l’intrigue.
Mêlant ironie, réalisme trash, humour noir et langage parlé, voire semi-argotique, Claude Béthany cimente le tout par un regard décalé et glacé promené en permanence sur ses personnages qui se débattent dans les petites cases créées par l’auteur. Seul regret : la multitude de personnages impliqués, souvent inter-reliés et dont quelques détails racontés dans diverses pièces du puzzle, pour chacun d’eux, sont importants pour la compréhension de l’ensemble.
La multiplication de ces deux facteurs donne une accumulation qui rend la construction de l’intrigue difficile à suivre à certains moments.
L’écriture alerte et inventive reste sans aucun doute l’attrait majeur du roman qui, heureusement, dans son délire morbide et gris, ne sombre pas dans le déjanté. Juste dans l’humour noir et le décalé.

Deuxième roman de Claude Béthany  (après Last Exit to Brest, 2007- voir nos commentaires) qui, on l’a vu, refuse le récit linéaire et joue avec la construction du récit ; ce qu’il a fait  dans Country Blues avec talent, tout en maîtrisant encore mieux son écriture. Un auteur à suivre, répétons-le.

 

EB  (janvier  2010)  

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Country Blues - Claude Bathany
 
 


























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L'île des chasseurs d'oiseaux   

(The Blackhiuse - inédit en anglais)

Peter May
Rouergue Noir - Rouergue- 2009
 

Ayant terminé sa série chinoise consacrée à un inspecteur de police de Pékin- après six volumes, ce que l’auteur avait annoncé et a donc tenu parole-  Peter May, dont la réputation auprès du public avide de thrillers de qualité n’a fait que grandir au cours des dernières années, entame ici une trilogie dont l’arrière plan sera les Hébrides extérieures, centré sur Lewis, leur île la plus septentrionale, contrée sauvage et gaélique de l’Ecosse, abritant à peine 18 .000 habitants. 

Dans ce premier tome, l’inspecteur Fin McLeod suis de près l’enquêter sur un meurtre barbare avec éventration après pendaison à Edimbourg, et, avant d' en avoir  trouvé le responsable, il se voit délégué en appoint pour un meurtre aux apparences similaires qui vient d’avoir lieu à Lewis, île perdue du nord des Hébrides. Si la hiérarchie l’impose à la police criminelle en charge de Lewis, c’est pour une raison doublement pragmatique : il connaît tous les détails de l’affaire d’Edimbourg et, surtout,  il est originaire de l’île. Natif, il y a passé toute sa jeunesse et ses années de collège avant d’aller à Edimbourg poursuivre ses études, donc est sensé connaître les us et comportements de ses habitants, des Ecossais qui parlent gaélique, résistent à un climat glacial, survivent avec peu, pratiquent un christianisme archaïque à tendance fondamentaliste : un univers décalé, anachronique et qui reste assez fermé, même en ce début de 21e s. 
En pleine crise affective déclenchée par la perte récente de son fils, au seuil d’une crise majeure entre lui et sa femme, Fin est plutôt enclin à voir cet éloignement de ses bases comme un répit. Tout en ne sachant pas ce qui l’attend dans cette île isolée où tout le monde connaît tout le monde et où il n’a pas remis les pieds depuis 18 ans. 
Au cours de son enquête, la Criminelle, qui a cette affaire sous son aile, n’apprécie pas trop cet intrus de McLeod qui cependant trouve facilement ses contacts et ses repères auprès de la population impliquée; d’autant plus facilement que la victime est un ancien condisciple de sa jeunesse scolaire, mais loin d’être un ami, le surnommé Ange était une terreur, borné, stupide et dangereux, doté d’un physique de catcheur. Pratiquement sans ami, Ange collectionnait les ennemis potentiels bourrés de rancœur. Pour progresser dans ses recherches, Fin McLeod se sert du fait qu'il connaît presque tout les habitants du lieu du drame, mais en les contactant il se heurtera aussi à des pans de son passé qu’il croyait enfuis, lui cet orphelin élevé par une tante indifférente, très tôt aimé de la très jeune Marsali,  et ami de toujours de son voisin et condisciple, Artair, handicapé par des problèmes d’asthme. 
Des fragments de sa jeunesse et de certains mystères qui les entourent lui exploseront au visage sur le parcours de son enquête, d’autant plus qu’il doit contacter certains des acteurs de ces drames de son passé qui, aujourd’hui, peuvent le renseigner sur le meurtre ou la victime. Et dans ses souvenirs sans cesse réveillés, se profile le plus grand point d’interrogation qui refait surface : son accident dans les falaises de l’île aux oiseaux lors de son initiation à la chasse réservée aux hommes intrépides et rudes, sur un îlot perdu dans l’Atlantique. Le drame de la fin de son adolescence, la mort de son sauveur, père d’Artair, son ami . Artair qui a épousé Marsali après une liaison avortée de celle-ci avec Fin, il y a presque vingt ans, Artair qui n’est plus que l’ombre de lui-même et l’époux de cette femme qui semble toujours avoir aimé Fin, comme ce dernier finira par s’en rendre compte. 
Se débattant dans ses contradictions, dans un désert affectif qu’il trimballe depuis cette fameuse expédition initiatique dans l’île aux oiseaux, Fin poursuit avec acharnement ses recherches qui sans cesse le ramènent aux même personnes et le font buter sur les questions liées à son passé dans l’île de Lewis.  Tout le renvoie vers ce qu’il a oublié de sa jeunesse dans cette île. Vers ce qu’il a oublié et  tout ce qu’il ne voulait pas voir.

Thriller en forme de long suspense, L’île des chasseurs d’oiseaux est aussi le roman de l’enfermement. L’enfermement insulaire, bien   évidemment, cette île écossaise   isolée et oubliée en étant le symbole le plus évident, mais surtout l’enferment teinté de résignation et de fatalité présent chez presque tous les personnages insulaires liés au meurtre et à l’enquête de Fin McLeod, tous évoluant dans un univers de grisailles et de violences indirectes. Et McLeod lui-même, s’enfermant de plus en plus  dans ses contradictions et un passé qui finira par le rattraper.
Ce thriller à forte connotation de roman noir, cependant dilué dans un texte qui n’est pas sans rappeler les articulations d’un récit de roman-feuilleton,  est  rehaussé par la qualité de l’écriture  -qui reste  cependant très « classique »-  dans une construction soignée, avec des chapitres entiers consacrés à la jeunesse de Fin et qui nous décrivent avec art la nature sauvage, l’ambiance et la vie insulaire à Lewis. Ces chapitres biographiques, racontés à la  première personne, s’ils sont nombreux, parviennent vite à capter toute l’attention du lecteur. Tellement bien captée qu’on a l’impression de lire un roman dans le roman qui a reçu tous les soins de son auteur et qui est le vrai cœur du livre,  son moteur. Peter May, Ecossais d’Edimbourg, connaît bien sa région (son pays dirait un Ecossais) et ses habitants ruraux,  ce qui donne un poids de vécu et de réalité à toute la partie nous racontant le passé de Fin, enfant et adolescent, et aussi  lorsqu’il décrit la vie actuelle des gens de l’île de Lewis. Nous avons d’ailleurs la nette impression que c’est cette vie rude et archaïque qui est le vrai centre d’intérêt de May, ce qui l’a poussé à écrire le roman.
Evitant les écueils courants du thriller actuel, et les facilités grossières,  
L’île des chasseurs d’oiseaux est une lecture attachante dont la longueur est fortement atténuée par le talent d’écriture de son auteur. Un thriller sombre très nettement au–dessus de la moyenne.

Note :
Comme cela arrive plus souvent qu’on ne le pense, ce roman d’un auteur britannique, écrit en anglais, a été publié d’abord en France dans sa traduction française par les Editions Rouergue (octobre 2009). L’original, en anglais, sera publié en GB début 2011.

 

EB (décembre 2009)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Peter May - L’île des chasseurs d’oiseaux
 
 



































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Mise à jour: 11 janvier 2010