Underworld USA
(Blood's A Rover - 2009)
James Ellroy
rivages/Thriller - Éditions Payot & Rivages - 2010
Ce troisième et dernier volume de la trilogie que Ellroy
consacra à une période du 20e s. où la contagion politico-mafieuse
qui sévit dans son pays atteint des sommets de collusions, avec l’argent sale,
l’usage de truands, les corruptions policières et l’assassinat politique comme
denrées quotidiennes. Sans
oublier un racisme primaire alimenté par un patriotisme de pacotille manipulant
tout ce qui se positionne à l’extrême droite pour exercer les pressions et les
violences que de multiples autorités américaines suscitent et couvrent. Y
compris le FBI, y compris les partis politiques, y compris les autorités
locales et la police.
Dans un pays qui se situe lui-même à la droite de Dieu. Dans
un pays où la lutte pour les pouvoirs ne fait pas de prisonniers. Dans un pays
qui a définitivement perdu son innocence un jour de novembre, à Dallas, en
1963.
Underworld USA
porte le titre original de « Blood’s A Rover », phrase extraite d’un poème de A.E.Housman qu’on peut traduire par : le sang est un
errant (il vagabonde), et couvre la période allant de juin 1968 à mai 1972,
démarrant juste après l’assassinat de Martin Luther King, leader noir des
libertés civiles, le 4 avril 1968 à Memphis, se terminant en 1972 à un mois du scandale
du Watergate qui mènera à l’éviction de Richard Nixon de la présidence des USA.
Ce gros roman de 840 pages est présenté comme un dossier,
fruit de la recherche patiente au long des années d’un enquêteur professionnel,
très doué, virtuose de la prise de son clandestine, le jeune Don Crutchfield dit Crutch, à la fois
protagoniste et en partie témoin des intrigues politiques et personnelles qui
prirent place autour de lui et deux autres personnages-clé : le solitaire
et dangereux Wayne Tedrow, chimiste, ancien flic, pourvoyeur de drogue dans
divers complots et affaires de corruption, travaillant pour la Mafia qui gère
Las Vegas, soupçonné
d’avoir tué son
père, attiré par les femmes mûres, et, à sa
manière, fidèle à ceux qu’il accepte
dans son cercle rapproché ; l’autre personnage,
Dwight Holly, 52 ans, froid,
calculateur et méthodique est un des assistants directs de Edgar
Hoover, patron
despote alors septuagénaire malade régnant depuis
des décennies sur le FBI, et son bras
occulte dans des complots politiques mis sur pied pour le compte du
directeur de la FBI.
Le chassé-croisé
de ces trois personnages résultera des divers magouilles et crimes auxquels ils
prêtent main, et pour lesquels
conspirations et trahisons sont monnaie courante.
Dans cette Amérique des mouvements étudiants, noirs et
anti-guerre, les courants racistes et anti-rouges vont s’en donner à cœur joie,
avivant les haines primaires et les
chasses aux sorcières, avec la bénédiction et le support actif du gouvernement.
Et, comme si l’horreur n’était pas à son comble, les
arrière-faits d’un hold-up sanglant datant de 1964 referont surface en force
déchaînant une barbarie sans fin dans l’espoir de découvrir ce qui reste des
émeraudes et des dizaines de million de dollars disparus.
Les destins de Dwight, Waine et Don les feront rencontrer
tour à tour des femmes emblématiques, passionnées et motivées, toutes à des
années lumières de la femme stéréotypée des magazines en vogue, mais tous
seront surtout fascinés par la mystérieuse Joan, passionaria de gauche,
méthodique et efficace, partisane de l’action directe, insaisissable. Femme
envoutante et mythique qui finira par prendre une place prépondérante dans la
vie des trois protagonistes.
C’est aussi la période où la Mafia ayant perdu ses biens
et ses casinos à Cuba depuis la prise de pouvoir de Fidel Castro, essaye de
s’implanter avec argent, corruptions, armes et bagages dans la République
Dominicaine, sous l’oeil bienveillant du gouvernement américain.
Le tueur, ancien mercenaire, Jean-Philippe Mesplède,
français d’origine corse, un personnage issu du volume précédent de la
trilogie, sera appelé à la rescousse par la Mafia et sera la
cheville ouvrière dans les sabotages politiques et dans leur manœuvre des Caraïbes
Une manœuvre dans laquelle sera aussi fortement impliqué Dwight
et au cours de laquelle il trouvera son chemin de Damas au milieu de l’horreur,
des massacres et de la drogue.
Roman du complot et de la corruption érigés en système, Underworld USA est aussi celui de la vie
privée des acteurs directs de cette mouvance underground, souterraine et
dangereuse. Des vies qui, dans le cas
des protagonistes, sont toutes aussi souterraines, dissimulées, souvent
contraire aux apparences. Des destins qui répondent en écho à ce que nous
décrit Ellroy : le dessous des cartes politiques, un pouvoir aux mains de
l’argent et du crime par marionnettes politiques interposées, dans des actions
souterraines sans règles, sans morale, antisociales, prédatrices et meurtrières.
Poussant ses recherches, l’auteur nous plonge en parallèle au cœur de
l’affectif de ces personnages troublés, un affectif bridé et refoulé qui peut,
le cas échéant, être libéré par la passion : leurs restes d’humanité.
Tout le roman, plongé dans le bain destructeur et mortel
des manipulations, met en scène Edgar Hoover le totalitariste, Richard Nixon l’arriviste, les boss historiques de la Mafia, le milliardaire Howard Hugues et
ses paranoïas de détraqué mental, avec un lien constant : l’argent ;
évocation de périodes troublées, ponctuées de destructions civiles, de racisme
meurtrier, et de déni du citoyen, reflets des maladies profondes de cette
démocratie américaine qui dans la réalité secrète des monstres tout en restant prête à donner des leçons à tout le monde.
Contre facture.
Roman maelstrom, Underworld
USA est fait de morceaux très
divers : rapports du FBI, journaux intimes, articles de presse,
transcription d’écoutes, récits de protagonistes, progressions romanesques
écrites à la troisième personne, chaque morceau étant daté et situé
géographiquement. Les cassures, changement de ton et hiatus se succèdent à une
cadence soutenue avec, en permanence, la prose évocatrice, rigoureuse et
terriblement efficace du Grand James. Un rapport d’autopsie du rêve américain
révélant les lèpres successives qui le rongent, fruit des écarts morbides des
représentants d’un système mis en place qui n’avance pas à visage découvert,
qui ne peut que chercher l’ombre propice à tous les méfaits et à sa survie.
Il est dommage que le traducteur n’ai pas mieux pu
transcrire l’effet obtenu par ce mélange d’américain familier (colloquial) et
d’argot de groupes sociaux qui émaille une très grande partie du texte original.
Nous sommes très conscient de la difficulté, mais l’imprécision choisie entraîne souvent des
glissements de ton, et parfois d’intention.
Cependant, soulignons-le, le texte français constitue une
version honorable, loin d’être maltraitée.
Comme d’habitude, ce roman va être mal compris des
détracteurs d’Ellroy, et sans doute encore plus que d’habitude, vu les types de
milieux dévoyés crûment évoqués dans ce long texte, et il sera dénaturé par ceux qui confondent ce que cet auteur
écrit et met dans la bouche de ces personnages avec ce qu’il pense en temps
qu’individu. Pourquoi alors s’étonner du cirque médiatique dont est capable un
Ellroy interrogé par les chantres du superficiel, du people chaud, qui ne
l’ont même pas lu et qui le présentent en caricature grotesque pour poser
en agent provocateur à deux balles. Il les sent, il les repère et… il grimpe sur les tables en faisant des
grimaces horribles, tout en proférant
insanités et discours politique expressément ultra conservateur. Les étroits
d’esprit en ont pour leur argent… La monnaie de leur pièce.
Et ils passeront une fois de plus à côté d’un des auteurs
les plus aboutis que nous a donné le roman noir américain, un auteur dont la
prose sert admirablement ses sujets et dont le style colle aux univers décrits
dans ses fictions. Des univers qui se visitent de l’intérieur, y compris leurs
entrailles nauséabondes, sans compromis, sans répit… jusqu’au bout de la nuit. A vos risques et
périls.
Résistez aux voix des Ayatollahs de la littérature qui
sévissent partout dans l’Hexagone et ailleurs. Ne vous privez pas à cause d’eux
d’une radioscopie de nos sociétés faite
à la lance de grenaillage quand c’est Ellroy qui donne la cadence, et l’angle
d’attaque.
Lisez James Ellroy, un des grands auteurs contemporains
de la littérature de fiction.
La trilogie (ou American Imbroglio…)
A l’origine, le titre général donné à la trilogie en
anglais est « Underworls
USA », et les romans originaux seront, dans l’ordre :
-American Tabloid (1995)
-The Cold Six Thousands (2001)
-Blood’s A Rover (2009)
En ce qui concerne la traduction française, elle garda le
titre américain pour le premier volume traduit, puis annonça qu’elle garderait
le mot ‘american’ dans les titres suivants, pour créer un lien. Le troisième
volume a dû poser problèmes à l’éditeur français, car si USA évoque bien
l’Amérique, on a quitté le qualificatif des précédents et le titre de ce volume
devient, en France : Underworld USA.
Pour les traductions françaises on a donc, dans
l’ordre, les titres suivants :
American Tabloid
(1995)
American Death Trip
(2001)
Underworld USA
(2010)
Curiosité : « Underworld USA » est le
titre d’un très bon film noir (1961) de
Samuel Fuller, également auteur du scénario.
Rappelons que le troisième volume avait été annoncé avec
le titre original de « Police Gazette », et en français on parlait
alors de : American Madness, peu
après la sortie du second volet. La réalité se révèle donc différente
Etant donné le décalage de plus de huit années, entre
volumes 2 et 3, on comprend qu’Ellroy a pu changer quelques fois son choix.
EB
(février 2010)
(c)
Copyright 2010 E.Borgers
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dans POLAR NOIR
« Brest Confidential » compte-rendu d’une
visite en 2001 de James Ellroy + petit dossier
« James Ellroy » interview de fin 2004 où l’auteur
nous parle en détails de ses nouvelles
récemment publiées mais aussi de l’avancement de la trilogie et de ses projets
futurs
« American Dog »
Un compte-rendu détaillé à propos d’un intéressant
documentaire (DVD de 2006) sur Ellroy à Los Angeles
Dans notre
chapitre Livres, des comptes-rendus sur deux
recueils de nouvelles et sur un ouvrage collectif consacré à l’auteur et son
œuvre
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