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La bête de miséricorde  

(The Lenient Beast - 1956)

Fredric Brown 
Moisson Rouge/Alvik - 2010
 

Cette réédition d’un roman noir de Fredric Brown, avec traduction revue, nous replonge dans ces romans de qualité qui ont fait apprécier au plus grand nombre la littérature hard-boiled et noire aux USA, durant les années fin 1940 à 60, et qui touchèrent un vaste public grâce à leurs éditions de poche, bon marché, souvent édition originale du roman (voir à ce sujet notre article : « Tout dans les poches » -dans Polar Noir).
Si Fredric Brown était surtout connu pour ses très nombreuses  nouvelles et quelques romans de SF et de fantastique,  réputé pour ses « chutes » percutantes et sa concision, ou encore son humour omniprésent  allant de l’ironie à un humour plus noir, il fut aussi un très bon auteur de romans noirs, dont La bête de miséricorde. Parmi ses autres romans noirs  très bien reçus par le public pour leurs qualités narratives et leur inventivité, rappelons le célèbre « Screaming Mimi »  (La belle et la bête) ou encore « The Fabulous Clip Joint » (Crime à Chicago), sa production pourtant importante étant moins commue en Europe pour ce genre de littérature.

C’est dans la chaleur déjà bien marquée du printemps en Arizona, que John Medley, paisible retraité de Tucson, découvre le cadavre d’un homme dans son jardin, victime d’un meurtre sans grand doute. Dans ce quartier pavillonnaire plus que paisible c’est l’étonnement, aussi pour la police et les deux inspecteurs locaux mis sur l’affaire, Frank Ramos et Fern Cahan.
Si l’identité de la victime est assez vite découverte, les motifs qui auraient pu pousser à un meurtre sur sa personne sont loin d’être apparents : il s’agit d’un pauvre hère, rescapé de la guerre en Europe, seul survivant d’un accident de voiture qui a tué sa femme et ses gosses récemment sur les routes nord-américaines.
Les deux inspecteurs ne trouvent aucune piste, ni l’arme du crime, un calibre .22 Short, et si les cercles décrits par leur enquête couvrent bien tous les témoignages possibles et les vérifications d’usage, rien de concret n’est confirmé. Ramos s’entêtera, prêt à suivre des pistes ténues, guidé pat son instinct mais surtout  par son obstination habituelle qui ici se heurte au scepticisme de son supérieur et à la résignation trop rapide de son coéquipier.
Pourtant ce sera au bout d’un chemin imprévu et ténébreux que Ramos sera mis face à face avec la vérité. Une vérité équivoque et noire  qui mettra à l’épreuve ses notions personnelles de justice et d’humanité.

Roman attachant, La bête de miséricorde bénéficie du style limpide et serré de Fredric Brown, avec des personnages centraux crédibles dans une intrigue riche en psychologie suggérée.  L’insouciance de Cahan, l’ultra réactivité de Ramos, d’origine mexicaine et marié à une Blanche, alcoolique de surcroit, qui se détache toujours un peu plus de lui, Mosley ce retraité qui n’a pas de secrets mais qui apparemment n’a surtout pas de passé, tout concoure à nous engluer dans la toile tissée par Brown. Sous le soleil d’Arizona dans une époque (les années 1950) où tout semble facile et transparent.
On notera aussi la construction divisée en chapitres donnant alternativement voix a chacun des principaux protagonistes, chacun faisant plus ou moins suite au précédant pour former le déroulement du récit. Procédé efficace pour créer des ambiances décalées et insolites  à partir de ce qui est l’instant présent pour chacun des personnages. Un procédé peu courant dans le roman noir de l’époque, mais qui correspond  bien au tempérament et à l’expérience de nouvelliste de Fredric Brown.
Le tout débouchant sur une fin assez imprévue, noire et originale, qui, à notre avis, accentue en force les composantes sombres du récit.

Tout ce que nous en avons dit confirme, faut-il le souligner, que c’est avec plaisir que nous avons revisité La bête de miséricorde, ce roman d’un des petits maîtres du genre, issu d’une époque où 220 pages max., au format des pockets US, suffisaient pour nous fournir des romans originaux, secs, noirs, percutants ou provocateurs.

 

EB (mars 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Fresric Brown - La bêete de miséricorde
 
 




































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Scarelife      
 

Max Obione
Éditions Krakoen - 2010

   

Roman hommage qui ne se lance pas dans le pastiche  aveugle, Scarelife  reprend beaucoup des thèmes majeurs du naturalisme américain dilué dans le roman noir de la grande époque aux USA ; ce roman  est aussi, par sa construction et le thème de la destinée inéluctable qui y est développé en détail,  un hommage  non déguisé,  et souvent direct, à David Goodis, un des grands du roman noir désespéré.
On y suit le périple de Mosley Varell, psychopathe ayant fait dix années de prison pour meurtre, qui, subitement,  se sent obligé de retrouver son père. Sans beaucoup de ressources, ce sera un vrai road-novel qui s’en suivra, le trimard, d’un coin perdu du Montana vers Rochelle en Louisiane, autre bled au milieu de nulle part. Itinéraire difficile, pleins de pièges,  qui replongera Mosley dans une suite de meurtres crapuleux face à ses obsessions et à ses démons. Lui qui vivait chichement d’expédients littéraires pour des émissions TV de seconde zone, avait pourtant commencé  à  mettre sur papier l’œuvre de sa vie : un scénar de biopic sur David Goodis, l’écrivain souvent paumé, toujours à la recherche d’alcool, de musiqu et de femmes faciles. Grosses et noires de préférences. Mais un diable d’écrivain… Un foutu bon scénar que Mosley essayait de continuer.
En dehors de la violence, de la malchance et des ennuis sans fin dans lesquels Mosley a l’art de se fourrer à tout bout de champ, il y a aussi ce nabot, ce flic frustré de n’avoir pu le faire griller sur la chaise pour tous les meurtres qu’il sait que Mosley à perpétrés jusqu’à son embastillement qu’il juge d’une durée dérisoire face au pedigree du meirtier. Obstiné, dangereux Herbie Erbs, dit Le Nain, ne lâchera plus la piste fraîche de Mosley. Jusqu’au bout de la route sanglante, jusqu’au rendez-vous de Mosley avec son effroyable destin.

Roman noir aux accents désespérés, Scarelife bénéficie de la souplesse d’écriture de Max Obione qui sait plier avec subtilité son récit à ses exigences de construction et de style, le tout pour servir admirablement les buts poursuivis et les atmosphères réalistes qu’il met en place.
Un hommage à cette littérature noire de qualité des années 50 à 70, comme nous l’avons déjà souligné, mais sans servilité. Avec  sans doute  une première : un serial killer psychopathe, primaire et torturé,  vivant de l’écriture.  Et une fin en forme de tiroirs, digne du restant.
Inconditionnels du récit linéaire et conventionnel : s’abstenir.
Les autres : régalez-vous !

 

 EB  (mars 2010)
 

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Max Obione - Scarelife
 
 



















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L'Amie de nos amis    

(L'Amica degli amici - 1986)

Attilio Veraldi
Rouergue Noir - Éditions du Rouergue - 2010

  

Ce deuxième volume des enquêtes anti-Camorra du commissaire napolitain Corrado  Apicella forme un diptyque avec le premier qui avait pour titre Nez de chien (voir nos commentaires à ce sujet). Dans le second roman, Apicella, qui n’avait qu’un rôle (important, certes) dans l’arrière-plan de l’intrigue dans le premier volet, se voit propulser à l’avant-plan et en devient le protagoniste central.
C’est dans le courant des années 1970, que poursuivant sa traque d’Achille Ammirato, chef camorriste, qui venait de lui échapper à Naples qu’Apicella obtient l’autorisation  de ses chefs d’aller à New York pour y épauler la division anti-mafia du FBI et entraver les plans d’Ammirato qui y cherche à faire alliance pour mieux assurer son trafic de drogue qu’il entrevoit comme le futur des activités mafieuses. Les « patrons » se partageant les districts de New York ne sont pas tous emballés par cette drogue qu’ils considèrent comme un commerce de bas étage réservé aux noirs et latinos, en opposition ouverte avec les « modernistes » conscients du potentiel financier que représente ce commerce si on l’organise localement avec des ramifications par delà les frontières. Invité et protégé par un des patrons du commerce mafieux de la viande en gros à New-York, Ammirato va être déstabilisé par les craintes de son hôte qui voit d’un mauvais œil les manœuvres du commissaire italien pour retrouver les traces de son compatriote et qui le font s’intéresser de trop près au milieu local. Avec l’aide du FBI. Mais aussi avec une aide inattendue d’un baron mafieux, challenger et réputé dangereux, Dominick Diobene, truand cultivé, aux bonnes manières, riche et intriguant. Un Diobène qui n’est pas entouré que de brutes assassines qui sont à ses ordres, mais aussi de la trop séduisante jeune femme qu’on surnomme Daylight. Amie, amante ?  Comme son passé, la position  de cette trop belle jeune femme est un mystère, une pièce de plus dans le dangereux puzzle que tente de reconstituer le commissaire. Une pièce qui le fascine et l’attire plus qu’il ne le voudrait…
C’est au cœur de querelles sanglantes entre les divers clans mafieux qu’Apicella devra déployer des trésors de prudence et de clairvoyance pour retrouver les traces d’Ammirato et sa femme, et des combines possibles que le camorristes est venu établir aux USA. La liste sanglante s’allongera, alimentée par des vengeances personnelles, des trahisons amoureuses et des « prises d’intérêts » des divers clans newyorkais qui s’affrontent par piétailles interposées.
Perdu dans cet univers qui n’est pas le sien, face à la séduction et à l’argent, le commissaire Apicella aura fort à faire pour résister aux « arrangements ». Pourtant, patiemment et avec lucidité il s’obstinera à poursuivre ses recherches qui devraient lui donner des éléments permettant de coincer Achille Ammirato. Sans grand résultat.
Ce seront, en finale,  les passions personnelles de ses opposants qui se révèleront les meilleurs atouts : ceux du destin, avec comme conséquences encore plus de morts violentes. Au cœur d’un monde fait de corruption et d’injustices.

Si on ne retrouve pas une densité de récit du niveau de celle présente dans le premier volume du diptyque (Nez de chien), les aventures américaines du commissaire Apicella restent suffisamment bien construites que pour retenir toute l’attention du lecteur. Si les subtilités des américanisations de l’italien et de ses patois, par les émigrés de divers origines et par ceux tournés truands, présentes dans de nombre de passages alourdissent le texte français qui ne peut les véhiculer facilement (et pour cause…) face au texte original en italien, et si l’intrigue s’effiloche un peu vers le milieu du roman, les qualités d’écrivain de Atillo Veraldi nous font suivre avec intérêt les péripéties des recherches du commissaire napolitain dans un New York qu’il tente de déchiffrer le mieux qu’il peut. Lui, l’enquêteur qui veut rester détaché, ce témoin solitaire des turpitudes et de la corruption à New York, qui, si elles sont loin des racines d’Amicella, restent cependant universelles par leurs méthodes violentes et les dégâts humains qui en résultent. Et les constantes injustices.
A noter que dans le dernier tiers de L’amie de nos amis, le récit retrouve une efficacité et une force digne du premier volume, pour se terminer, dans les dernières pages, sur une fin totalement chandlérienne.
Malgré une traduction parfois hésitante, le roman nous confirme les qualités indiscutables de Veraldi,  précurseur du roman noir moderne italien , et on saura gré aux Éditions du Rouergue d’avoir permis au public francophone actuel de redécouvrir cet auteur de valeur.

EB  (mars 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Attilio  Veraldi  - L'amie de nos amis
 
 



































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Propriétés privées   
 

Pascale Fonteneau
Actes Noirs - Actes Sud - 2010
 
 

De son écriture tranchante, Pascale Fonteneau nous fait un récit au cordeau de l’itinéraire héroïque de Henri Frost qui jusqu’ici n’était que l’époux de sa femme. Enfin, pas vraiment jusqu’ici, puisque la belle, lassée de n’avoir pas eu d’enfant et de partager sa vie durant des années avec un être sans passions, terne et inexistant, s’est enfuie du domicile conjugal il y a quelques mois.
Mais Henri a ses excuses : au fil des ans, son Hélène s’est refermée comme une huître et était devenue acariâtre. Pour le moins. C’est en partie à cause de cela, mais aussi sans presque y réfléchir, qu’Henri accepte de participer à un comité de vigilance organisé dans son quartier, car plusieurs vols et une agression y avaient eu lieu récemment. Aussi pour tromper son ennui, vivre quelque chose d’autre, lui qui dans son for intérieur rêvait souvent de reconnaissance publique suite à des actes exceptionnels qu’il ferait au bénéfice de son entourage. Tout en contradiction avec Henri, personnage effacé, ne s’opposant jamais aux injonctions de ses voisins, n’ayant aucune initiative. Et …qui ne connaît pas ses voisins et voisines. Pourtant il commence, grâce aux patrouilles de quartier, à mieux connaître ce Robert avec qui il fait équipe, qui lui parle souvent de sa femme, grande énervée, difficile à vivre. Un Robert qui va le mettre face à un cadavre et qui le poussera à faire des choses inimaginables pour Henri il y a encore quelques jours.  Puis, la spirale va tournoyer : disparitions, autres cadavres, police qui enquête, flics à la retraite installé dans le quartier  qui encadre le comité de patrouilleurs, voisine qui ouvre sa porte à Henri. Mystères, trouilles noires, angoisses… Henri subit toutes ses choses en essayant de comprendre et en poussant la tête hors de sa carcasse de tortue.
A sa manière, par la tangente, sans trop se faire remarquer, mais, à son grand étonnement, prenant des initiatives personnelles… dans un écheveau où tout semble tenir à tout, où les habitants de ce quartier paisible ont plus que leur part d’ombre. Un petit quartier vraiment pas tranquille. Un labyrinthe sombre  duquel Henri essaye de se tirer, à sa manière, en catimini. Pourtant il se prend de plus en plus souvent à s’imaginer en héro, en sauveur de la situation, acclamé par ses voisins. Rêver ne coûte rien. La réalité se paye cash…

Dans Propriétés privées, court roman assez dense, on est loin des manipulations du thriller d’action, mais en plein dans les méandres psychologiques de gens ordinaires  dont on ne connaîtra que ce qu’ils veulent bien nous en dire, face à leurs actions souvent imprévisibles qui seules complètent les portraits que l’auteure nous fait d’eux. Le tout avec une bonne dose d’ironie, accompagné d’humour noir, froid et en retrait, qui peut faire percevoir ce récit comme une parodie légère du thriller conventionnel. Et ce n’est pas sa fin atypique et inattendue qui pourrait le contredire.

 

EB  (mars 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Pascale Fonteneau  -  Propriétés privées
 
 





















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Mise à jour: 29 mars 2010