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Mississi Blues 

(Chasing the Wolf - 2006)

Nathan Singer 
Moisson Rouge / Alvik - 2010

 

Mississipi Blues est un livre à classer à la marge du roman noir, par son mélange de réalisme et de fantastique, ainsi que par son sujet qui l’éloigne du roman noir policier.
On assiste aux déboires et au chagrin immense causé à Eli Cooper, artiste peintre réputé à New York, par la mort accidentelle de sa jeune femme Noire, danseuse dans un théâtre de Broadway. Propulsé brutalement dans un bled perdu du Mississipi,  Eli tente de rassembler ce qui lui reste de bon sens pour faire face à son sort : en fait il se retrouve à West Point en pleine année 1938, en juillet pour être précis.  L’année de la mort de Robert Johnson, ce bluesman mythique, réputé avoir vendu son âme au diable.
Il se mettra à tenir un journal relatant ce qu’il vit et ce qu’il ressent dans l’immédiat de cette situation  délirante qui l’a mis dans la situation des petits blancs du Sud, parmi une communauté noire majoritaire, exploitée et traitée en untermensch  par l’Amérique blanche.
Mais c’est une communauté bien vivante malgré l’espace horriblement retreint que lui laisse le Rêve Américain. Et qui chante. Et qui danse. Et qui a inventé le blues… face à ces strange fruits qui décorent les arbres du Sud, face à la misère et au désespoir. Une musique qui traduit toutes les angoisses, toutes les révoltes, tout le quotidien de ces populations qui ont la peau trop sombre. Un quotidien raconté sous tous ses aspects qui n’est pas décrit avec les précautions oratoires imposées par ce début de 20e s. aux arts de masse, mais bien dans une langue trainante,  souvent crue, argotique, imagée et vécue.
Eli tente de survivre dans ce 1938 qu’il connaît surtout par sa musique, ce qui explique qu’il se lancera sur les traces du jeune bluesman Howlin Wolf, ce chanteur noir innovant, puissant, force de la nature, qui sera une des racines du blues de Chicago. Eli ferait tout pour pouvoir écouter le bluesman sur les scènes locales, au cœur de cette période où, toujours dans son terroir, le Wolf chantait déjà beaucoup, mais n’était pas encore enregistré. Et lorsqu’il rencontrera Ella, jeune Noire  au service de sa logeuse, Ella cette veuve réservée mais instruite et réfléchie, il se sentira immédiatement attiré par celle-ci, lui marquant très vite un intérêt certain. En 1938, au Mississipi, on pendait pour bien moins que ça…

Récit poétique et brillant, lancé à la poursuite de ses personnages dans les couloirs du temps, Mississipi Blues jongle avec les décalages, les points de vue multiples et les récits à plusieurs voix, tout en parvenant à donner de la consistance à ses personnages et à recréer les ambiances propres aux époques  et aux lieux évoqués. Le lecteur sera plongé dans un 1938 qui illustre bien le Sud américain, son racisme, sa pauvreté, sa religiosité proche de la bondieuserie et sa musique, tout en évitant les clichés et l’angélisme. En parallèle avec un 2001, égocentrique, énervé et souvent futile. Si l’ode à l’amour fracassé est évidente, il faudra suivre avec plus d’attention la double ellipse que décrit le récit au travers du temps et de l’espace, ellipses dont les cours se croisent et finissent par se rejoindre, leur débuts et leurs fins se superposant dans des figures topologiques attisées par le côté fantastique de l’histoire que nous conte Natan Singer. Il est certain que les quelques références à Kurt Vonnegut trouvées dans le texte ne sont pas là par hasard, indices du type d’univers visé par Singer.
De plus, les évocations directes ou allusions secondaires se référant aux chanteurs Noirs de blues sont parfaitement cohérentes et justes, avec de multiples inclusions dans le roman de faits réels et de données avérées de leur biographie. Comme ce disque préféré de Eli, Dirty Mother For You, chanté par Memphis Minnie, blues typique par son texte censuré et ses double sens : il s’agit en fait de comprendre  « Dirty Mother Fucker », dans ce titre et le texte déformés phonétiquement pour pouvoir être diffusés- le blues réel et ses textes crus et réalistes était de toute façon absents des antennes des radios nationales - jusque dans les années 1960, seules quelques stations pour Noirs en diffusait ; mais le titre original aurait même pu faire interdire le disque… Il y a aussi West Point, Mississipi, lieu de naissance de Chester Arthur Burnett dit Howlin Wolf en 1910… et d’autres éléments réels, à propos des musiciens Noirs, infiltrés par Nathan Singer (l’auteur,  étant lui-même musicien, connaît bien les racines de sa musique).
Par-dessus tout,  Mississipi Blues nous emporte par la force du style de l’auteur qui charrie poésie et réalisme vériste, tout en faisant reposer son intrigue  sur un fantastique maîtrisé. On reste captivé grâce à une construction non-linéaire qui fonctionne, malgré une certaine confusion qui semble s’installer dans les derniers chapitres du roman. 

Après l’extraordinaire Prière pour Dawn, Nathan Singer nous offre sa vision  du souvenir hanté par l’amour-fou,  revu à la National guitar et à l’harmonica diatonique.
Courez l’écouter.


EB (avril 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Mississipi Blues -  Nathan Singer
 
 











































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Racailles    

(Gopniki - 2002) 

Vladimir Kozlov
Moisson Rouge / Alvik - 2010
 
 

Ce roman noir social nous vient de Russie et nous décrit la dérive et la vie terne d’un groupe d’adolescents âgés d’une quinzaine d’années au moment où démarre le récit.
Tout se passe dans une grande ville non définie, juste après que Gorbatchev consacre la Perestroïka  et la transparence, dans ce pays qui s’appelle encore URSS. Ces jeunes en crise d’adolescence n’ont rien contre quoi se révolter directement, aucun avenir visible et aucunes normes auxquelles se référer. Si ce n’est celles qu’ils s’inventent, si ce n’est l’ennui pesant qui touche toute leur classe sociale à faibles revenus, y compris les adultes qui en faisaient partie.

Nous assistons au rejet primitif de toute autorité, qu’elle vienne des parents de l’école ou même de la police, et au repli brutal sur soi-même de ces jeunes pour qui la vie n’est qu’affrontements violents, déni agressif de tout ce qui ne fait pas partie du cercle d’amis, beuveries qui leur permet d’oublier l’immédiat, règles primitives  dans lesquelles le quartier remplace le clan, sexualité agressive ou bestiale, oppression des plus faibles. Le basculement des structures communistes ajoute à la confusion générale, brouille les repères de ces jeunes en crise qui sentent confusément que l’avenir n’est pas pour eux, que « l’ouverture » en cours ne fera d’eux que des oubliés de cette société qui se réorganise comme elle le peut. Encore plus oubliés que sous le communisme, dans leur banlieue pourrie où ne se retrouveront que des laissés pour compte.
Génération de jeunes incapables d’exprimer ce qu’ils vivent, ils auront le réflexe de détruire tout ce qui les approche et de se vautrer dans le misérabilisme quotidien, héritage dégradé d’une certaine pauvreté communiste. Les nouveaux pauvres, les nouveaux délinquants. Encore plus nihilistes. Encore plus destructeurs. ‘No future’ récité en russe, entouré de relents de vin rouge et de fornications tristes…

Racailles utilise plusieurs voix pour construire son récit, mais toutes les parties ont en commun une immédiateté soulignée par des textes mis au présent (de l’indicatif) et une écriture directe, souvent brutale, qui approche le minimalisme mais qui n’est jamais simpliste  ( jugeant via la traduction fr.) et participe en plein à construire l’impression de vide et de nihilisme dans laquelle se débattent les personnages. Sombre et violent, ce roman de Vladimir Kozlov, publié en Russie en 2002,  dépasse le simple constat et fouille en profondeur dans la déshumanisation ordinaire et tragique, résultat  d’une société indifférente et criminogène. 

 

EB  (avril 2010)
 

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Vladimir Kozlov - Racailles
 
 

















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Dictionnaire de la racaille   

Le manuscrit secret d’un commissaire de police parisien au XIXe siècle

Adolphe Gronfier (av. commentaires de Bruno Fuligni)
Cabinet de curiosité(s) - Éditions Horay - 2010 

 
Les notes et dissertations que le commissaire Gronfier inscrivait régulièrement dans ce qui était son bréviaire officiel de policier, le Dictionnaire Général de Police Administrative et Judiciaire en deux tomes, édition de 1875, ont été retrouvées par Hervé Jubert, un fouineur passionné de littérature populaire.
La plupart de ces annotations datent du milieu des années 1880, et reflètent non seulement les dispositions de police, règlements divers et arrêtés de loi, mais aussi les habitudes sociales de l’époque et certains mécanismes de l’administration judiciaire et pénale, pas toujours bien connus de nos contemporains. La vision du policier s’y ajoutant, on a des descriptions assez réalistes et documentées de l’appareillage mis en place, allant de la répression des crimes à la gestion des objets perdus ou trouvés… Comme le commissaire se targuait d’être lettré, ses textes sont souvent  mis en forme, voire rédigé comme de petits articles à la langue soignée.

Il ne faut pas s’attendre à la description d’affaires criminelles célèbres ou spectaculaires, mais bien à des faits collectés dans le cadre ordinaire du métier de police et de la fonction de commissaire. On apprend tout (ou presque) sur la contrefaçon du beurre, les escroqueries courantes, les agissements du demi-monde, la modernisation de la fourrière pour animaux, l’anthropométrie et les fichiers de police, la morgue et son histoire parisienne, le dépôt et la maison d’arrêts, les bains publics, l’interdiction des duels, les saltimbanques, les agences de renseignements, le règlement de nombreux jeux, les maisons de jeux et les tripots, les hôpitaux, la prostitution sous ses multiples formes. Et on en passe beaucoup dans cette courte liste.
Classés alphabétiquement les articles sont groupés sous forme de dictionnaire ; ils abordent des sujets très variés, on l’a vu, qui sont parfois curieux ou  inattendu. Gronfier se pose par exemple la question de savoir s’il est légitime de siffler les spectacles (je vous laisse le soin de découvrir son cheminement fait de rationnel et de bon sens…). Ou encore, on y découvre que le papier servant à emballer la nourriture vendue sur la foire doit être approuvé officiellement (étonnante mesure d’hygiène publique, inattendue  pour l’époque, mais certainement très utile). Ou, ma préférée dans le registre curieux : le diapason légal, vérifié et poinçonné, obligatoire depuis 1859,  appelé « diapason normal ».
Il se dégage aussi de plusieurs articles que Gronfier avait un penchant pour la chimie et qu’il n’avait pas peur du détail technique des machines. Il se tenait plus que certainement au fait des dernières applications chimiques et du champ nouveau de possibilités qu’elles offraient (ne fut-ce que dans les cas de fraude alimentaire).
Beaucoup de faits peu connus sont recensés et expliqués, telle l’évolution de la police des mœurs, qui, au départ était formé par les inspecteurs médiocres, incapables chassés des autres services de police et reclassés dans cette division, avant qu’une salutaire rénovation fit appel à des policiers plus compétents et plus discrets, face aux bourdes et abus des incapables qui y étaient habituellement affectés.

A tout cela s’ajoute un net intérêt  du commissaire Gronfier pour les chiffres, car, noyés dans ses textes, il cite à plusieurs reprises  les statistiques relevées sur le terrain, pourvoyeuses  d’indices et d’orientation ; ce qui nous fait comprendre qu’une des origines du réflexe des enquêteurs de la police moderne avait déjà pris corps dans la police de la seconde moitié du 19e s. : rien n’est impossible, mais il n’y a que des choses probables… dont la fréquence est donnée par les chiffres relevés (que ce soit en infractions, en origines sociales et professionnelles, en origines géographiques, etc). Il est certain que les relevés ou constatations chiffrées citées par Gronfier sont intéressantes (comme les chiffres de fréquentation de la foire du Trône, un exemple parmi beaucoup d’autres) pour le lecteur actuel qui n’est pas forcément un diplômé en Histoire ou en sociologie…
Revenant à Adolphe Gronfier, il est étonnant de remarquer les soucis du bien public, d’humanité et de protection du « consommateur » qui transparaissent dans ses remarques plus personnalisées ; il ira même jusqu’à défendre l’éducation et la prévention face à la répression légale et à l’emprisonnement criminogène. D’autres idées « libérales » (dans le bon sens du terme !) se retrouvent au long des dissertations et descriptions consignées par le commissaire pourtant réputé conservateur. Il l’était plus que probablement du point de vue de la politique de terrain, dans l’affrontement des courants divers qui agitèrent la France de son époque. Mais, et ses textes le prouvent, le commissaire était un homme de progrès, moderne par ses points de vues, par ses centre d’intérêts, et pas du tout rétrograde comme on aurait tendance à le supposer.
L’intéressante introduction de Bruno Fuligni, Sur les traces d’Adolphe Gronfier, nous détaille les origines des écrits du commissaire et nous donne les précisions biographiques qui nous permettent de situer ce curieux personnage : commissaire par tradition familiale, tire-au-flanc assidu par dépit en fin de carrière, littérateur par inclination…

On regrettera qu’il n’y a pas d’index accompagnant le dictionnaire, ou au minimum une liste des articles et de leurs sous-titres, ce qui permettrait au lecteur d’explorer les textes par d’autres chemins que le strict classement alphabétique existant. Mais c’est un faible reproche, au vu de l’intérêt réel de cet ouvrage que nous ne pouvons que conseiller à tous ceux qui s’intéressent au 19e s., de même qu’à ceux qui sont passionnés par la littérature populaire française  de l’époque, afin de mieux saisir le cadre social et légal du petit peuple et de la petite bourgeoisie, toiles de fond de cette littérature feuilletonesque. 
Un petit volume indispensable.

  

EB  (avril  2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Liens sur le Web

Site de l'éditeur Horay : photos de l'original des notes de Gronfier dans le dictionnaire de police  (aller à la page du dictionnaire dans le site Horay)


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Dictionnaire de la racaille  -  Adolphe Gronfier
 
 
































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Hollywood Palerme 
 
(Hollywood Palermo -  2005 )

Piergiorgio Di Cara
Métailié Noir (Inédit) - Suites n° 155 - Éditions Métailié - 2010
 
 

C’est à Palerme, en Sicile, que se déroule l’enquête menée par l’inspecteur local Pippo Randazzo, de la section homicide de la brigade criminelle. Lui et ses collègues se trouvent devant un meurtre assez curieux : une femme mariée à un homme assez aisé, Romeo Nardi, directeur d’une chaîne de stations-service, est retrouvée assassinée, vraisemblablement d’un coup de marteau à la tête. Plus étrange : une partie de l’os fracassé est manquant…
Si le crime passionnel semble exclu, les quelques indices reconstitués ramènent toujours les enquêteurs dans les cercles de contacts proches du couple, face à un époux effondré de chagrin. Tirant patiemment sur les minces fils qui relient ce crime aux personnages qui avaient côtoyé chacun des époux durant les derniers jours et les dernières heures précédant  le meurtre, Randazzo, s’il progresse très lentement, s’en tient surtout à ses intuitions pour continuer. Dans ce Palerme bourgeois assez discret, avec des moyens assez limités : le principal de l’attention de la direction ne se concentre-t-elle pas sur la section de lutte anti-mafia, qui a la priorité et dont le prestige attire la hiérarchie. Au point que pour gagner du temps, obtenir rapidement des documents ou des écoutes, Randazzo doit constamment faire appel à des contacts dans ces services, ou dans les sections qui travaillent pour eux, les amadouer et les convaincre. S’il lui reste peu de temps pour sa vie personnelle  assez solitaire, il ne peut que continuer, obsédé par ce métier qui le comble et le dévore…
Au cœur de… « Murs rouges et blancs délavés. Impression d’une grande confusion.  On dirait une Los Angeles mexicaine.  C’est Palerme. »

Devant ce police procedural qui exploite à fond les rebonds du roman à énigme, on est cependant sous le charme de l’écriture de Di Cara. Au-delà des détails policiers terre à terre, parfois anodins, qui sentent le vécu (l’auteur est lui-même un Commissaire de police à Palerme) et la réalité quotidienne, tout le roman centré sur l’inspecteur  Pippo Randazzo véhicule des moments de mélancolie chaleureuse qui se construisent à partir de l’observation du Palerme ordinaire. Ambiance bien véhiculée par la traduction,  qui participe  au style assez attachant du  roman, raconté au temps présent ce qui en renforce l’aspect immédiat ; un roman qui avec sa solide construction intéresse le lecteur au-delà de la simple énigme.
On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec le commissaire Montalbano, tout aussi Sicilien, de Camilleri, mais le style est assez différent, et, d’autre part,, même si Randazzo a sa part d’ombre, il ne semble pas offrir cette perspective d’imprévisibilité toujours présente chez Montalbano.  Mais cela ne veut pas dire que ce personnage de Di Cara est inintéressant…
Et, répétons-le, il y a dans Hollywood Palerme un vrai style d’écriture, sans ostentation ni bavardage,  qui est certainement un des atouts majeurs de cette série, (série, puisque plusieurs romans existent déjà avec le personnage de l’inspecteur  Salvo Riccobono de la section Anti-mafia et maintenant Pippo Randazzo, son collègue de la criminelle).

EB  (avril 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Hollywood Palerme  -  Piergiorgio Di Cara
 
 






















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Mise à jour: 3 mai 2010