Combats de coqs
(Cockfighter - 1972)
Charles Willeford
Rivages
/ noirs n° 492 - Éditions Payot & Rivages - 2003
Roman atypique d’un romancier américain tout aussi
atypique par sa bibliographie, qui va, en dehors de formidables romans noirs,
du récit autobiographique à la très confidentielles vie des cancrelats quand ce
ne sont pas les affres des victimes d’hémorroïdes publiés en tirages limités, Combats de coqs ("Codkfighter", publié en 1962) nous apprend tout, ou presque, sur les
combats de coqs. Des combats qui, à l’époque, étaient toujours légaux en
Floride. Mais qu’on ne se méprenne pas, il s’agit bien d’un roman et d’emblée
s’il faut admettre que ce n’est pas tout à fait un roman noir, ce livre de
Charles Willeford appartient bien à la lignée de la fiction hard-boiled, ne
fut-ce que par la vie et le destin de ces coqs de combat et le sort que leur
réserve leurs entraîneurs, ceux-là qui invitent la mort à chaque pas de leur existence. Un
monde violent, qui a ses règles strictes, mais où il n’y a qu’une seule issue finale
pour chacun des combattants. Tôt ou tard.
Frank Mansfield est un de ces entraîneurs de coqs, et un
très bon, un des meilleurs de cette partie de la Floride ; capable
d’aligner des coqs impeccables et agressifs, il espère se remettre sur les
rails des grands tournois et des compétitions locales d’importance. Mais il est
pratiquement sans ressources et devra grappille les dollars nécessaires à
l’acquisition des premiers gallinacés qui, grâce à leurs gains, devraient lui
permettre d’acquérir des graines de champion, de former ces coqs bien plus
chers à l’achat et de se présenter dans les compétitions réputées. Circonstance
particulière : Frank ne parle pas.
Tout le monde le considère comme un muet, ce qui, loin
d’être un handicap, lui permet de se concentrer sur les combats et les
entraînements. De ne pas devoir discuter inutilement les cotes des divers paris
liés à ses champions. Concerné, honnête, sérieux dans les techniques et le
sport qu’il pratique, homme qui n’a qu’une parole, Frank incarne ce sud rural
d’où il est issu. Dur avec ses volatiles, il l’est tout autant pour lui, ne se
ménageant pas, toujours sur la brèche, menant une vie ascétique... S’il sait
apprécier le charme des femmes, si celles-ci sont vite attirées par son
physique qui est loin d’être ingrat, il n’a vraiment pas le temps pour fonder
une famille, ce que comprends de plus en plus mal son éternelle fiancée; quoi
d’étonnant donc s’il se contente souvent d’étreintes de
passage, d’amours immédiates et bancales, ce qui ne simplifie pas sa vie
précaire et exigeante de coqueleur professionnel. Cette vie entièrement dédiée
aux coqs, sa seule destinée…
De combat de coqs en combat de coqs, Charles Willeford nous fait assister au redressement de la
situation de Frank, à son retour dans les compétitions qui comptent, au milieu
des parieurs acharnés, de professionnels du coq comme lui et de péquenots venus
chercher de l’excitation autour du pit de combat, dans l’odeur du sang et de la
mort.
Monolithique, dur-à-cuire à sa manière et résolu, Frank
Mansfield est un personnage attachant qui, tout au long du roman, se bat contre
les aléas de la vie à armes inégales : il est honnête, maladivement
honnête, il a le respect de la parole donnée et des femmes, même s’il est un
macho de la plus belle eau. De celle dont les femmes tombent amoureuses…
De plus si Combats
de coqs nous fait entrer dans la technique des combats de coqs, depuis le
régime alimentaire des combattants jusqu’aux choix des ergots d’acier dont on
les équipe, l’auteur nous plonge surtout dans un milieu qu’il semble connaître
et qu’il nous retranscrit avec ses ambiances surchauffées, les combats
sanglants, les maquignonnages des éleveurs, ses hommes d’honneur, le tout formant un portrait réaliste de ce Sud rural et de ses
traditions, ou de ce qu’il en subsiste (le roman a été écrit au début des
années 1960, avec une édition originale en 1962 aux USA – l’édition américaine
de 1972 en est une version légèrement remaniée ; suite à la sortie d’un
film en 1974 tiré du roman, film dont Willeford est le scénariste et où il tient
un rôle, il sera republié une nouvelle fois).
Portrait aussi de l’attachement de certains pour ces
valeurs qui restent leurs seuls repères dans un monde qui évolue vers le pire,
comme un combat de coqs sans bon arbitre… avec la
force d’un récit raconté à la première personne par Frank. Vient s’y
ajouter une bonne dose d’humour en demi-teintes, spécialité willefordienne s’il
en est, discrètement ironique et parfois poussant au noir, comme entre autres
dans les épisodes où Frank est aux prises avec ces dames ou lorsqu’on essaie de
l’escroquer.
Tout le talent de romancier de Willeford est dans ce
livre : réaliste et sec, plein de tendresse pour certains de ses
personnages, dans un récit toujours bougeant toujours évoluant qui bénéficie du
style inimitable de son auteur.
Si ce n’est pas encore fait, lisez Willeford.
PS : à noter, la traduction d’assez bonne qualité de
Danièle et Pierre Bondil
PPS : avertissement – les âmes sensibles pourraient
s’émouvoir du sort peu enviable que réserve ce genre de sport que décrit très
très réalistement Willeford, aux coqs sélectionnés.
Promis : la prochaine fois on se contentera de massacrer des humains
(comme au journal de 20 heures…).
EB
(juillet 2010)
(c)
Copyright 2010 E.Borgers
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