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Bunker  

(Bunker - 2009)

Anna Maria Schenkel 
Actes Noirs - Actes Sud - 2010
 

Dans ce court roman d’une centaine pages, l’auteure allemande Anna Maria Schenkel nous propulse dans un face à face sadique et morbide entre un bourreau et sa victime, sans pourtant qu’il y ait de descriptions complaisantes de violence gratuite.  Sordide par son environnement, pesant par les non-dits, le récit à deux voix reconstruit lentement sous nos yeux l’affrontement entre Monika une jeune femme enlevée par un mystérieux voyeur aux buts qui semblent effrayants. La prisonnière est maintenue dans un endroit perdu, en pleine forêt, dans un bâtiment qui l’isole complètement du reste du monde, souvent seule et ramenée au niveau de la bête captive qui essaye de satisfaire coûte que coûte ses besoins vitaux.
Si le récit de la jeune femme nous entraîne dans une descente de plus en plus profonde, dans l’isolement, la peur et l’obscurité totale, le compte rendu du kidnappeur n’apporte que des éléments épars d’une vérité évanescente manipulée par ce psychopathe.
Mais nous assistons aussi à un conte à rebours sur lequel la Mort plane en permanence, où la victime jamais ne se résigne malgré l’angoisse qui perverti son jugement et ses actes, et où le bourreau prolonge sa domination psychologique trop longtemps que pour pouvoir encore cacher ses propres failles. Un récit inexorable qui  mènera le lecteur vers sa conclusion morbide et implacable

Roman de l’enfermement dans lequel le bourreau est lui-même enfermé dans son univers psychologique pathogène, Bunker doit tout au style froid et mesuré dont se sert l’auteure, style  qui amplifie l’angoisse permanente qu’elle fait peser sur le récit des deux antagonistes. S’ajoute une construction intelligente et acérée soutenant la progression du récit pour former un ensemble qui ne peut que captiver le lecteur, même si une partie de la construction apparaît parfois comme académique. Défaut très mineur devant l’excellence de l’écriture, et le talent de Anna Maria Schenkel pour faire surgir l’immatériel et l’indicible d’un texte strictement comportementaliste à la limite du vérisme.
Une auteure qui de plus en plus se révèle être une des plumes importantes du roman noir moderne.

 


 

EB (septembre 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Anna Maria Schenkel  -  Bunker
 
 














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2030 : L'odyssée de la poisse  
 

Antoine Chainas
Le Poulpe n° 269 - Éditions Baleine - 2010

    

Dans le Paris de 2030, c’est un Poulpe vieillissant qu’on retrouve en plein cauchemar SF.
Imaginez, avec sa compagne Chéryl, ils retrouvent des territoires érotiques inaccessibles depuis des lustres, vu leur âge, et ce grâce à un Omnimorphe qui fera le boulot à leur place. Un prix qu’ils ont gagné à la Loterie Obligatoire, un tour de Porn-Incarnation. L’Omnimorphe, un de ces clones d’humains contrôlés par la toute puissante compagnie Omnicron Inc. qui permettent des incarnations diverses répercutées sur les humains qui les utilisent. Un service hors de prix mais une expérience inoubliable. Enfin, pas pour tout le monde, car les Omnimorphe sont conçus pour n’avoir aucun souvenirs, sauf  éventuellement ceux autorisés par Omnicron. Tout va basculer dans ce meilleur des mondes, car il semble qu’il y ait une série de meurtres d’Omnimorphes qui fait soupçonner l’existence d’un serial killer. C’est dans cette agitation que va se lancer Gabriel, dit Le Poulpe, pour essayer de sauver un Omnimorphe, Georgie, qui fut leur incarnation érotique,  à lui et Chéryl ,et qui semble être menacé. Se lancer est un mot en peu fort pour Gabriel, qui du haut de ses 70 ans est perclus de tous les maux de la vieillesse qui tempèrent  nombre de ses élans. Et lorsqu’on soupçonnera certains clones d’avoir conservé des souvenirs, la pression va monter en flèche.
Mais Gabriel en a vu d’autres, et sa capacité de trublion est sans fin…

S’il y a de la déconstruction ironique du personnage du Poulpe dans le court roman de Chainas, il n’en reste pas moins que le bain sans lequel il se retrouve est futuriste et SF du début à la fin. Par ailleurs, le côté aventures et péripéties qui doit émailler tout roman de la saga du Poulpe, est fermement assuré dans le scénario imaginé par l’auteur. Si certaines bonnes idées du récit futuristes ne sont pas vraiment exploitées, c’est la rançon de ces romans renouant avec une certaine littérature populaire qui sacrifiaient beaucoup  à l’action et à l’avancement de l’intrigue. Par contre, Antoine Chainas mêle une bonne dose d’humour satirique aux diverses inventions futuristes du récit, souvent à bon escient.
Avec 2030 : L’odyssée de la poisse, c’est à notre connaissance la première fois qu’on nous livre un Poulpe mêlé à une histoire de SF pur jus. Avec des clones humains formant le cœur  sombre  du récit.

 

 

EB  (septembre 2010)
 

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Antoine Chainas - 2030 : L'odyssée de la poisse
 
 


















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Moi comme les chiens    

Sophie Di Ricci
Moisson Rouge/Alvik - 2010 

 

Dans un récit étonnamment bien maîtrisé pour un premier roman, Sophie Di Ricci nous fait suivre le parcours de  Willy, un jeune homme de vingt ans ayant depuis sa seizième année fuit ses parents à la vie étriquée et modeste. S’il a vingt ans, Willy n’a cependant pas de vraie vie : perdu dans la grande ville, sans réelle volonté de travailler ou de se construire un avenir, il ère sur les boulevards le soir et la nuit, papillon attiré par tout ce qui brille, la musique branchée et les fringues super-mode. Il squatte, vole, se fait héberger, vivote, avec la tête pleine de rêves simplistes et puérils. Mais il soigne son apparence, ne veut porter que des vêtements de marque, ne veut surtout pas ressembler à un clochard. Quel qu’en soit le prix.
Quand il a vraiment besoin d’argent il fait des passes aux mecs qui louvoient dans un certain quartier qu’il fréquente assidûment. Car Willy, joli garçon  qui se fait appeler Alan depuis qu’il fugue, est un homosexuel qui ne veut pas admettre son inclinaison naturelle, qui se persuade que ce n’est que par nécessité qu’il se laisse approcher par des mâles avides de sexe.  Ses seuls copains, sont deux jeunes prostitués, appelés les Siamois, qui se droguent et qui sont prêts à tout pour tirer du fric de leurs clients de passage, et qu’il rencontre presque journellement à l’endroit où ils racolent dans un quartier sordide, près d’un muret. Les seuls qui l’écoutent et qui semblent croire à ses rêves et ses mensonges.

Lors d’une étreinte qui se passe très mal dans un abribus, la nuit, ce sera un adulte débarquant d’une voiture blanche qui sauvera la mise à Alan et probablement la vie. Il offrira même de l’héberger. Ce même adulte que les Siamois qualifiaient de tueur et de braqueur de haut vol détenteur d’un formidable butin, un homme qui venait régulièrement les observer de sa voiture lorsque tous les trois étaient réunis près du muret. Surnommé le Hibou, l’homme, d’après ce que peut observer Alan, est manifestement un malfrat qui se terre et ne quitte jamais les environs du quartier pourri  où il loge. Entre Alan et cet homme d’approchant la quarantaine s’installera, au-delà des étreintes homosexuelles, une attirance trouble, un désir de protection et de rejet compliqué par le caractère superficiel d’Alan et son inexpérience émotionnelle.  Renfermé, secret et impulsif, le Hibou ne fera que fragiliser ce qui commence à ressembler à un attachement d’Alan envers quelqu’un.
De plus, l’argent facile que lui procure le malfrat réveillera la cupidité stupide d’Alan qui,  incapable de se contrôler, parlera trop aux mauvaises personnes. Et tout basculera vers la tragédie et le bain de sang. Le néant.

 
Le monde dans lequel nous projette Moi comme les chiens est celui des paumés, des marginaux, évoluant aux marges du monde que nous connaissons, le bas-ventre de nos sociétés. L’auteure nous le décrit avec un réalisme solide, frôlant parfois le sordide, avec des personnages principaux qui se débattent dans  leur solitude et leurs manques de repères, qui peuvent sans doute susciter de la compassion chez le lecteur, mais presque aucune empathie ; un réalisme qu’on retrouve aussi dans les scènes décrivant les rapports homosexuels de manière assez crue. Le tout dans un récit comportementaliste qui révèle toutes les carences des protagonistes, leur intelligence limitée,  dans un univers régit par la peur, l’immédiat et le manque de confiance. Un univers qui les piège et les enferme. Si de temps en temps pointe quelque poésie sombre dans les relents de faux espoirs ou de début de relations trouvés dans presque tous les personnages, la réalité les rappelle très vite à l’ordre, prompte à les remettre sur le chemin qui les mène à leur destruction.
On ne peut s’empêcher de penser à Jésus-la-Caille de Francis Carco, roman qui mettait en scène un très jeune  prostitué homosexuel ne survivant que grâce à la protection d’un « homme » dans les quartiers sordides de Paris.  Sophie Di Ricci a réussi à moderniser ce thème et à l’étoffer pour en faire un roman sur l’errance de destinées inutiles, avec un style d’écriture précise qui lui est propre et qui tient le lecteur, mélange de dialogues au cordeau et texte au ton juste. Par contre, et tout au long du roman, je n’ai pu me départir du sentiment qu’Alan était un jeune de 15-16 ans, de par son comportement et un manque de maturité tels que décrits ; une maturité qui devrait accompagner l’âge et l’expérience de la rue.

Moi comme les chiens, un récit prenant aux accents noirs et nihilistes, conté par une auteure  à l’écriture très aboutie. Un premier roman qui est une réussite.

 

 

EB  (novembre 2002)

(c) Copyright 2002 E.Borgers 

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Sophie Di Ricci - Moi comme les chiens
 
 



































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Mise à jour: 4 octobre 2010