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Le valet de coeur 

Paul Colize
Krakoen - 2010
 

Si on retrouve dans ce roman le personnage d’Antoine Lagarde déjà rencontré dans Le baiser de l’ombre, le très bon roman du même auteur- qui fut commenté dans nos pages- il faut savoir que Le valet de cœur le précède chronologiquement, à la fois par sa première publication antérieure et par les événements qui y sont décrits, ancrés dans l’année 2004.

Au départ d’un drame  personnel : le père d’Antoine Lagarde, ingénieur civil à la retraite, vient de se faire assassiner, Antoine, conseiller en gestion pour cadres supérieurs, va se trouver mêlé à un puzzle dont la reconstitution  est cadencée par l’apparition  d’un valet de jeu de carte avec une mystérieuse indication écrite,  après chaque crime. Car il y en aura plusieurs. Et à chaque fois un différent valet et une autre inscription sur celle-ci.
Les victimes n’ont apparemment aucun lien entre elles, sauf peut-être dans un passé lointain, leur présence au Venezuela. Mais là encore, Antoine  doit faire face à des problèmes sans fin pour pouvoir établir le passé de son père et des autres victimes.
La maigre piste semble cependant très dangereuse puisqu’on essaye de l’éliminer, ce qui poussera encore plus Antoine, enquêteur malgré lui, à se débattre et à courir de pays en pays pour essayer de trouver une explication aux meurtres. Un éclairage sur le côté obscur de la vie de son père. Et une chance de survie pour lui, qui est tout sauf un aventurier ou un héros sans peur.
Le bout du chemin sera violent et désespéré, loin du monde habituel d’Antoine Lagarde.

 
On retrouve avec plaisir dans le Valet de cœur, ce ton particulier épaulé par une écriture qui semble couler de source, que Paul Colize affinera encore plus dans le second volet du dytique consacré à Antoine Lagarde (voir détails dans Polar Noir : Le baiser de l’ombre).
Bien construit, le roman saisit le lecteur dès l’entrée et celui-ci se prend vite au jeu de ricochets que lui impose Antoine Lagarde ; Lagarde qui tout au long de ses aventures garde son esprit critique, et une ironie narquoise à propos des milieux qu’il côtoie… et de lui-même. Ce personnage à la vie bien tranquille, divorcé comme tout le monde, un gosse qui est content de le voir, est pris par sa petite firme qui tourne rond et prospère ; un homme encore jeune qui devrait rester un modèle de sérieux, du moins en apparence, de par sa profession de conseiller en gestion, mais est lunaire par bien des aspects : un coureur impénitent de jupons, limite priapique, parfois naïf, jamais dupe, toujours en retard…

Ce roman qui, au départ, a tout du whodunit le plus classique en ce qui concerne l’intrigue, se transforme rapidement en roman d’aventures et de mystère, dévoyant ainsi le trop sage roman à énigme traditionnel ; si la progression des recherches de Lagarde est fort animée, le roman de Paul Colize aboutit cependant dans sa dernière partie à une vraie saga sombre et sanglante , avec un dénouement tragique appartenant au  romans noir.
Le valet de cœur, un roman caméléon qui captive et séduit le lecteur.

 
PS : Paul Colize a expliqué  avoir fait du « temps réel » dans son roman, le parcours géographique du personnage principal étant en phase avec les siens durant l’année d’écriture.
Pour d’autres détails à propos de la réédition du Valet de cœur, reportez-vous à l’interview faite par Polar Noir

 

EB (octobre 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Paul colize - Le valet de coeur
 
 




























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Carabistouilles Fiction  
 

Léonard Taokao 
Borderline- Éditions Territoires Témoins - 2010

 
 

Silas, un baroudeur  pas très clair, revient en France après sept  années d’activités qu’on peu deviner agitées et peu nettes d’après les quelques  bribes qu’il lâche sur son passé; il nous détaille les sujets de son étonnement devant cette France qu’il ne reconnaît plus, ce Paris paupérisé à l’extrême et communautarisé à la folie,  sécuritaire à en mourir…
Sans argent, sans contacts, sans point de chute Silas n’a pas d’autre choix que d’essayer de se faire accepter dans un squat dans la partie de Paris qui en regorge. Le chacun pour soi, la violence et la rapacité des individus à l’abandon dans ces quartiers  rendent la manœuvre très dangereuse, surtout que Silas ne comprend rien au fonctionnement social de la   nouvelle république, la RF devenue République Fasciste, dont les sbires des contrôleurs et de la police ne font pas de cadeau. Si vous ne faites pas partie des quartiers « normaux » à gens sélects, vous êtes suspect et  votre mort n’intéresse personne.
Il sera dépanné par Louise, une jeune femme qu’il sauve d’une situation extrême et qui l’introduira dans une communauté libertaire qui semble bien survivre sous la houlette de son mentor, Libertad. Une certaine empathie s’installera ente les deux hommes, les tendances fortement anar  et désabusées de Silas facilitant certainement les choses.
Le repos de Silas sera de courte durée. Sa destinée se réveillant en sursaut il sera rattrapé par une violence  débridée qui frappe plein pot. Mais la violence, Silas connaît et s’en fout. Vraiment. Pas peur, même pas du bout du chemin !

Carabistouilles Fiction, court roman de politique et de socio fiction, allie assez bien son propos noir et nihiliste avec la description d’une société néo-totalitaire du proche futur, résultat de la corruption de la démocratie mise à la sauce de l’efficacité par les pouvoirs locaux et européens. Se dessine vite dans le récit que nous fait le personnage central, une société cauchemardesque où, sur fond de survie darwinienne, toutes les violences se passent sous l’oeil indifférent des classes qui ont accaparé tous les pouvoirs et érigé la répression en dogme. Morale ou éthique sont reléguées au magasin des accessoires inutiles, juste à côté de justice et solidarité.

Roman d’humeur en forme de politique fiction noire se déroulant dans un avenir proche, il nous plonge à plein corps dans cette France du futur qui se révèle un immense dérapage de ce que nous vivons actuellement, décrite par Léonard Taokao dans une langue mordante et pressée.
Si on peut comprendre qu’un personnage comme Silas, allergique à toute forme d’autorité, au passé de héros perdu, renie en bloc ce qu’impose la destinée, et est prêt à aller au bout de sa logique nihiliste, on peut  regretter que les dernières pages ne dépassent pas l’invective, proche du discours de propagande, ce qui à notre avis musèle  le cri final  du récit.

Pour son discours à chaud de prophète défroqué, ses instantanés de visionnaire nihiliste, écoutez ce que raconte Carabistouilles Fiction.

 

PS : si le mot « carabistouilles » vous intrigue, sachez que c’est un belgicisme d’usage courant qui signifie : calembredaine, élucubration ; il est habituellement utilisé au pluriel : « Il ne raconte que des carabistouilles ! »

 
 

EB  (novembre 2010)  

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Léonard Taokao - Carabistoulles Fiction
 
 
































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Le vertige de la chute  
-La première enquête de Leonid Mcgill

(The Long Fall - 2009)

Walter Mosley
Éditions Jacqueline Chambon - 2010

 

Avec ce nouveau roman, Walter Mosley, auteur Noir américain confirmé , renoue avec la veine du PI, les romans mettant en scène un « private eye », un détective privé, issu de la tradition des débuts du roman « hard-boiled » . Un dur à cuire, enquêteur de profession, comme on en rencontra beaucoup dans cette littérature  et le roman noir affilié, et ce jusqu’à  la fin des années 1970 qui vit son déclin par suremploi. Mais on le retrouve de temps en temps dans des romans plus contemporains, souvent sous la plume d’auteurs  de valeur.
C’est le cas ici, mais Leonid McGill est un Noir américain, particularité peu courante dans ce genre de roman, même s’il existe quelques autres cas.

Leonid McGill, 53 ans, est détective privé à New York depuis longtemps, Trop longtemps. Mêlé à des affaires louches manipulées par des truands et des fripouilles, Leonid s’est promis de rester dans la légalité et de fuir comme la peste toutes ces occasions de faire de l’argent rapide en oubliant l’étique et les lois. Cela semble d’ailleurs fonctionner, car depuis quelques années il reste strictement honnête. Plus facile à vivre, moins dangereux pour lui et sa petite famille recomposée. Lui qui s’énerve facilement a enfin appris à se contrôler et à canaliser son agressivité. :  son entraînement régulier à la boxe l’y aide, pas rien que pour la forme. Il a même un bureau assez prestigieux dans un vieil immeuble de standing de New York ; ça lui coûte un os… mais la respectabilité n’a pas de prix.
Jusqu’au jour où on lui propose de retrouver les traces de quatre personnes n’ayant pas de lien direct, pour une somme rondelette car le client ne connaît que leur surnoms de la rue au temps de leur jeunesse.  Il réalisera vite qu’il a mis le doigt dans du jus de chique, car parmi les recherchés il découvre que l’un d’eux fait de la prison, que d’autres ont été mêlés à des embrouilles… Il finira par établir les identités et les fournir à son client sans trop se poser de problèmes,  en ignorant le pourquoi de cette recherche. Il a vraiment besoin de ses honoraires.
Tout va basculer pour le pire lorsque les personnes identifiées seront toute assassinée de manière violente.  McGill se lance alors sur la piste du client et de son intermédiaire,  tant pour se protéger  que éviter qu’on ne puisse l’accuser de meurtre ou de complicité.
Ce sera la descente dans des milieux pourris qu’il espérait oublier et la lente progression dans des franges de la société respectable qu’il ne connaissait qu’au  travers  de la presse.
Son passé de boxeur amateur et son entraînement régulier ne seront pas de trop pour faire face aux tordus qui lui veulent du mal. Pour de vrai.
Si certaines maximes de son communiste de père  peuvent l’aider, ce ne sera jamais dans le sens de la lutte des classes qu’il les appliquera, mais dans la plus grande urgence et pour faire face à une violence qui se resserre de plus en plus autour de lui.

Ce premier roman d’une nouvelle série me laisse un peu perplexe devant l’accumulation de traits qui le rendent bancal, sans toute fois annuler l’intérêt du lecteur pour les péripéties décrites. Si Leonid McGill est un personnage riche en potentiel, il est surtout engoncé dans une biographie convenue pour nombre de points importants, et je ne pense pas que ce soit par hommage de l’auteur  au personnage PI américain que la littérature populaire a usé jusqu’à la corde.
McGill comme fils d’un Noir Américain communiste (d’où le prénom donné au fiston) est une vraie trouvaille qui devrait être riche en possibilité s mais qui semble parfois plus gêner l’auteur que lui servir.
On peut dire la même chose de beaucoup d’autres particularités du détective privé que Walter Mosley ne semble pas arriver à cerner vraiment en tant que personnage, tout en le rendant cependant rédible. Par contre, le personnage du fils de sa femme qui vit avec eux, adolescent hyper sympa pour son entourage, à la tête froide et clairvoyante, maître de ses sentiments, capable de faire face aux coups durs et prêt à tout… en souriant, est accrocheur et riche en possibilités.
D’un autre côté, l’accumulation de personnages d’importance tertiaire pour lesquels on nous cite nommément leurs relations personnelles, comme des poupées russes, crée un niveau qui encombre et entrave même la lecture par moments. Irritant et inutile.
Le niveau tertiaire nous suffisait largement pour comprendre que McGill connaît beaucoup de monde, métier oblige.

L’expérience de romancier de Walter Mosley a évité le naufrage de son récit, qui reste  riche en observations  du milieu interlope de New York, de la dureté de la rue et de la vie des Noirs,  et qui comporte de nombreux moments réussis. Le très chandlerien titre anglais, « The Long Fall », trouve un écho en forme d’hommage au maître par la finale noire se déroulant dans les milieux huppés sur fond de placards encombrés de secrets et de cadavres…
Le vertige de la chute, premier roman de la série McGill, nous laisse une impression mi-chair mi-poisson, mais il reste cependant lisible de bout en bout malgré quelques longueurs et une traduction française parfois un peu raide(**).
On peut soupçonner une élaboration trop rapide du roman par un  Mosley qui avait  prouvé dans le passé  qu’il pouvait faire beaucoup mieux, comme dans les débuts de la série des Easy Rawlins, détective occasionnel dans le milieu Noir ouvrier des années 1940, et avec quelques perles dont  L’âme d’un héros ( «  Always Outnumbered, Always Outgunned » - 1997).

Attendons l’arrivée du second volume de la série McGill, publié en 2010 aux USA (Known to Evil) qui, espérons-le, pourra corriger le tir.

** Qui n’a pu, de plus, nous éviter le calibre 22 mm pour une arme de poing.
Je pense que la munition décrite, vu la taille annoncée de 2,2cm de diamètre  ( !), évoque plus  la gamme de celles utilisées pour la chasse au rhinocéros !
Le .22, parfois en version 22  LR, est un calibre courant, bien plus modeste,  exprimé en centième de pouce…

 
 

EB  (novembre 2010)

(c) Copyright 2010 E.Borgers 

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Walter Mosley - Le vertige de la chute
 
 



































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Mise à jour: 31 octobre 2010