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        MAX OBIONE  et  Scarelife

                 
 
 

Max Obione est venu tardivement à l'écriture de romans, après une carrière qui s'est déroulée essentiellement dans l'administration comme juriste financier. Depuis toujours intéressé par la littérature en général, l'américaine et la noire en particulier comme il l'expliquera dans l'interview qui suit, Max Obione ne commença à publier que passé la soixantaine. Il alla à l'essentiel, nous livrant des romans noirs policiers d'une très grande qualité, d'une écriture qui en fait un des auteurs actuels les plus intéressants de l'Hexagone. 
"Scarelife", son dernier roman publié (en 2010, chez Krakoen - voir les commentaires de Polar Noir à ce sujet), se trouve  parmi les titres  pré-sélectionnés par un jury fait de professionnels et d'amateurs éclairés groupés au sein d'une association, "813", pour l'attribution de leur Trophée 813 des littératures policières  de 2010.  C'est à ce propos que Boris Lamot lui a posé quelques questions, permettant à Max Obione d'éclairer  des aspects intéressants  de son roman.

Depuis cinq ans, Max Obione est aussi  la cheville ouvrière d'une maison d'édition qu'il a créée sous forme coopérative et qui  a permis à des auteurs comme Jan Thirion, Jeanne Desaubry, Hervé Sard, Paul Colize, Zolma, parmi d'autres, de voir leurs romans noirs publiés.

L’interview qui suit fut réalisée par Boris Lamot, animateur de la liste de discussion des membres de l'association "813" .

E.Borgers 
août 2010

 


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L'ami Max


Je connais bien Max Obione pour l’avoir rencontré plusieurs fois au Mans lors de week-ends d’octobre de la « 25e heure » où se déroulaient les assemblées générales de l’association « 813 - Les amis des littératures policières » qui fête ses 30 ans d’existence cette année.  Actuellement, nous travaillons ensemble au sein du conseil d’administration.  Depuis 2002, je tiens la liste de discussions de 813, lui s’occupe du site Web de 813 depuis 2007. A la ville, il dirige les éditions Krakoen et écrit des polars. J’ai découvert plus tard, notamment avec Amin blues en 2007, les qualités d’auteur de l’ami Max.

Son dernier roman, Scarelife  (2010) se déroule aux États-Unis. Il narre une traversée nord sud du pays, parsemée de cadavres, par un scénariste sur le retour, un fils relégué à Missoula dans le Montana rejoignant son père en Louisiane.
Ce roman dense, à la narration et à la construction originales a été sélectionné au premier tour des Trophées 813 par les votants, 102  adhérents de l’association et fait donc partie des 5 romans francophones  retenus pour concourir au second tour de ce prix littéraire. La crédibilité des trophées 813 repose sur l’absence de copinage ! La liste que je modère est d’ailleurs un lieu où l’on discute actuellement des 10 livres retenus (5 romans francophones et 5 romans étrangers)  et où chacun peut argumenter dans un sens ou dans l’autre. Aucun des débatteurs n’a fait allusion à l’appartenance de Max Obione au staff de 813. J’ai moi-même lu ce roman comme un parmi les autres, sans prévention aucune.
J’ai compris pourquoi, par ses qualités d’écriture et de construction, il avait été sélectionné. J’ai eu envie de lui  poser quelques questions. L’échange s’est fait par courrier électronique début août 2010.

Boris Lamot

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Boris Lamot
Pourquoi les États Unis, un titre anglais : Scarelife (néologisme de surcroît) et la forme du "road movie" ? 

Max Obione
 C’est en écrivant Scarelife que je me suis rendu à l’évidence : je suis complètement imprégné de culture et de littérature américaine, la noire en particulier, des comics, du cinéma en Technicolor, de grosses bagnoles, du jazz, du blues, du rock… de la boxe américaine. Sans pour autant zapper la culture française dont je suis constitué par ailleurs, par l’enseignement et les lectures notamment.
Me sont revenus aussi le souvenir de ces jours magiques passés au début des années cinquante dans une base de GI du côté de Brezolles en Eure et Loir durant les vacances scolaires, ma tante Mimi y travaillait dans un pressing. J’étais fasciné par l’abondance, le Coca, la force qui émanait de ces hommes rieurs qui m’offraient des cadeaux et des friandises. Mais le choc, ce fut plus tard : Faulkner, Dos Passos, Hammett, Chandler, Goodis, Kerouac, Thompson, Crews, etc. Un parcours somme toute assez classique vécu par nombre d’hommes de ma génération nés pendant la dernière guerre.
L’imprégnation est telle que les références sont diffuses et que, par conséquent, la fiction ayant pour théâtre les Etats Unis s’échafaude assez naturellement. Comme le héros est un écorché vif, le néologisme (je ne me refuse rien !) est venu comme ça : la vie balafrée. De surcroît, la résonance de Scarelife renvoyait vers Scareface.
Mon travail d’écriture consiste à me frotter aux archétypes de la littérature noire. Il manquait le road movie dans ma panoplie, c’est chose faite. J’avais précédemment commis Amin’s blues : blues et boxe, bruit et fureur dans le Deep South. Ce qui m’intéresse, c’est de me livrer en quelque sorte à un véritable exercice d’admiration envers cette littérature, en essayant de m’en approcher au plus près sans pour autant la pasticher.
Mais le prochain roman reviendra en France, je ne veux pas m’enfermer dans un espace exclusif. Ni dans un type de roman à répéter au fil des livres. Aucun de mes romans ne ressemble au précédent. Je cherche dans l’éclectisme des raisons de prendre mon pied en écrivant. Si j’arrive à partager ce plaisir avec les lecteurs, je décroche la timbale !

BLt
Tout débute à Missoula dans le Montana. On suppose tout de même que le choix de ce lieu n'est pas innocent même s'il donne une légitimité à la narration.

MO
Autant que le style, la construction romanesque est très importante pour moi. La construction de Scarelife s’inspire énormément de l’écriture filmique, par la juxtaposition de séquences, de scènes aux temporalités différentes, de gros plans, de flashes-back, de collages, de différents niveaux de fiction. Passant du monologue intérieur au présent, au récit classique à l’imparfait, à des extraits de scénario, l’histoire se construit. Scarelife peut apparaître complexe car le déroulement de l’histoire n’est pas linéaire. Il peut donner l’impression d’un emboîtage de récit comme les poupées russes. Une mise en abîme, au propre comme au figuré. Mais l’épilogue donne la clé, comme il se doit.
Au début de l’histoire, le héros est relégué dans le Montana effectivement, son équipée sauvage va le conduire jusqu’en Louisiane, c’est à dire qu’il emprunte, par la route, une diagonale qui va croiser la mythique route 66 qui part de Chicago jusqu’à Los Angeles. Le Montana parce que c’est un scénariste, ancien taulard en conditionnel, qui veut se faire oublier et que ce coin des States est le refuge d’un très grand nombre d’écrivains américains, dont certains sont cités dans le roman.

BLt
Les titres des différents chapitres focalisent sur le personnage qui va être au centre de la rencontre sur la route ; finalement, tu balises la lecture : une fois que le lecteur a saisi le principe, il attend de voir à quelle figure correspond le nom.

MO
Les titres sont, comme tu le soulignes, des balises pour le lecteur, elles ne sont pas indispensables évidemment mais elles lui signalent le nom d’une série de personnages sérieusement allumés qu’il va découvrir au fur et à mesure du récit ! C’est aussi un jeu pour moi. Une gageure, créer un « frottement » entre le héros, Mosley, et un nouveau personnage à faire vivre… ou mourir.

BLt
La biographie de David Goodis est longtemps restée mystérieuse.  C'est bien longtemps après sa mort qu'ont commencé à paraître des monographies à son sujet (dont le remarquable ouvrage de Philippe Garnier -1984). Dans ton roman, tu produis des bribes de scénario rédigées par Mosley autour de DG (David Goodis). Ces bribes sont-elles le résultat d'un minutieux travail de documentation ou plutôt du domaine du fantasme...

MO
Le livre de Philippe Garnier ( Goodis, la vie en noir et blanc,  10/18) m’a donné quelques clés de compréhension du personnage ambigu et secret qu’était David Goodis. Au-delà de cette lecture documentaire, je n’ai pas fait de recherche supplémentaire qui innoverait en la matière. Tu suggères que j’aurais pu actionner également des fantasmes. Non ! Ce n’est qu’un travail d’imagination et de déduction. On disait que l’épisode de Goodis, scénariste à Hollywood, ne fut pas de tout repos pour lui, je mets aux prises Delmer Dave et Jerry Wald discutant du scénar de "Dark Passage" (Les Passagers de la nuit). On prétendait que Goodis fréquentait de très grosses putes black, d’où pouvait-il tenir ce penchant sexuel, je donne une piste de réponse dans l’extrait de scénario ; on disait Goodis farceur, je le mets en scène ; on disait qu’il avait sans doute échappé à la noyade car une telle scène revient par deux fois dans son œuvre. Je me suis attaché à décrire une scène de baignade à Atlantic City et j’ai retraduit l’un des morceaux les plus beaux de littérature noire que je connaisse, la fin de "The Burglar" (Le casse), c’est à dire la noyade de Harbin et de Gladden. Etc.

BLt
Que nous apprennent-elles sur Mosley ?

MO
Mosley est un héros "goodisien"en diable. Un archétype de looser, un tueur dont l’itinéraire est dicté par une force noire et irrépressible, le fatum. Les chroniqueurs nombreux qui ont écrit des papiers sur Scarelife n’ont pas relevé cependant un côté atypique du personnage qui me paraît à moi, extrêmement important, à savoir que c’est un athée au pays du déisme institutionnalisé, on dirait ici « un bouffeur de curé ». C’est sans doute le caractère dominant du personnage expliqué par son enfance. Je ne suis pas adepte du freudisme à deux balles, c’est un lieu commun de dire que l’enfance est le brouillon de l’adulte, que la souffrance enfantine, que les traumatismes psychologiques ou comportementaux ou sexuels subis dans les premiers temps de la vie marquent au fer la personnalité en devenir. Au cas particulier, le fils rétif est aux prises avec un père religieux fanatique. Les dégâts sont considérables, les repères de Mosley sont détruits, une fois échappé de chez lui, il sombrera dans un nihilisme meurtrier. Un seul moment dans le livre, il est touché au cœur, c’est lorsqu’il croise sur un parking, un petit môme enfermé dans une voiture au côté de sa mère qui vient de se suicider. En fait, cela le renvoie à son enfance massacrée à coups de préceptes religieux ineptes et émasculants.

BLt
Scarelife est sorti aux éditions Krakoen, petit éditeur comme on dit, et pourtant il est nominé au Trophée 813 ?

MO
C’est pour moi une divine surprise comme on dit communément. Pour la « petite cabane d’édition » Krakoen qui regroupe une vingtaine d’auteurs, c’est déjà une reconnaissance en même temps qu’une récompense. Cette sélection vient encourager les efforts des micromaisons d’édition qui tentent tant bien que mal de promouvoir de nouveaux auteurs, des écritures non formatées. Les petits éditeurs souffrent d’une diffusion trop confidentielle, comme leurs livres ne bénéficient pas de relais médiatiques et qu’ils n’apparaissent pas chez tous les libraires ou autres points de vente, c’est le bouche à oreille qui peut suppléer avec la faiblesse et les limites du procédé. Internet est aujourd’hui dans ce contexte un atout considérable. Dans la « polarsphère », Scarelife ayant été chroniqué par la quasi totalité des chroniqueurs, a été très bien reçu, il suffit de se reporter à la revue de presse sur mon blog.
Hors des sentiers battus, des adhérents 813, adeptes de découverte ont estimé souhaitable de faire rentrer un mouton noir dans la bergerie. Ce rôle me va bien !
Je forme le vœu que les membres de notre association qui n’ont pas encore lu Scarelife le lisent et jugent en toute bonne foi avant de voter.

BLt
Quels rapports entretiens-tu avec les éditions Krakoen ?

MO
Tu recevras par la poste "Le mystère Krakoen" qui devrait éclairer ta lanterne. 

Boris Lamot
C'est effectivement  dans  la préface de cet ouvrage, et dans ce recueil  où tous les auteurs « maison » ont livré un texte expliquant à leur manière l’origine du nom Krakoen.
Merci, Monsieur Max.

( Propos recueillis par  Boris Lamot )





 
 





 

      Max Obione  - auteur et éditeur 

  Max Obione
              
        












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MAX   OBIONE

L'auteur tient un blog dans lequel vous trouverez sa bio et sa bibliographie complète, entre autres choses.

Il gère également le site Web de l'association
"813"
(voir ci-dessous)

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 813       
L'ASSOCIATION DES AMIS DES LITTÉRATURES
POLICIÈRES  813     

Association française fondée il y a 30 ans et qui regroupe professionnels, amateurs et aficionados des littératures policières.
L'association publie une revue à laquelle on peut s'abonner même si on n'es pas membre de 813.
-voir détails sur le site 813

Depuis quelques années, un site Web 813  existe et est ouvert à tous pour une grande partie.
Toutes les infos nécessaires pour adhérer à l'association y sont données, ainsi que des détails concernant les manifestations liées à la littérature policière et des  commentaires sur les publications.
Il existe aussi une Liste électronique 813 de discussion, réservée aux membres, modérée par Boris Lamot.
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Max Obione - Scarelife

Le dernier roman de Max Obione - 2010













 






LES ÉDITIONS KRAKOEN

Un site Web

Tous les renseignements sur cette coopératrice d'édition, leur catalogue et un répertoire d'auteurs   sont disponible à leur adresse Web.

Pour commander et obtenir rapidement le livre de Max Obione si vous ne le trouvez pas chez vos libraires: Scarelife :





Le mystère Krakoen  - Collectif


 5 Ans déjà  !  

Un nom improbable, une idée folle, de l'enthousiasme à revendre, voilà les ingrédients de départ d'une aventure éditoriale peu banale. Aujourd'hui, elle a dépassé le cap des cinq ans d'existence avec plus 40 titres à son catalogue et, après avoir intrigué les professionnels du livre et de la lecture, bénéficie progressivement de leur reconnaissance.

Au cas particulier, l'autoproduction éditoriale bénéficie avec Krakoen du savoir-faire mutualisé d'une coopérative qui place ses auteurs au cœur de la chaîne du livre. Comme les vignerons apportent leurs raisins à la coopérative afin que celle-ci les vinifie et commercialise le vin, des auteurs apportent leurs manuscrits à Krakoen pour en faire des livres. Mais Krakoen sélectionne grâce à son comité de lecture, il ne prend ni les textes trop verts ni ceux de mauvaise qualité. De surcroît, le nombre de coopérateurs ayant une production régulière ne saurait grandir indéfiniment.

Son projet entend se tailler une petite clairière dans la jungle de la surproduction « livresque » afin de préserver ce qu'on nomme désormais la bibliodiversité défendue également grâce aux libraires indépendants.

Krakoen, c'est en quelque sorte une utopie en action qui réussit grâce à l'esprit qui règne en son sein entre les auteurs. En poursuivant sa professionnalisation, en accueillant des écritures non formatées, Krakoen s'installe au sein des acteurs du livre comme une solution originale. Qu'on en juge à la qualité des livres publiés et à leur valeur littéraire, c'est le lecteur ‑ et lui seul ‑ qui consacrera ou non son succès.

 
Le présent ouvrage collectif réalisé pour fêter ses 5 ans d'activité est à l'image du dynamisme de la petite fabrique de livres.

(préface de Le mystère Krakoen , 2010)





   

   
  
 
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Mise à jour de cette page: nil
Création: 10 août 2010


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