POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
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Une nouvelle noire de Max Obione .
Un meurtre vu de l'intérieur ? De quoi avoir la tête complètement barrée...

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CRÂNE D'OS  

de  Max Obione                                                           © 2010 Max Obione

Je pénètre dans son crâne à 5h28 exactement. Il n’est pas temps de vous expliquer en détail ma méthode. Toujours est-il que je suis à pied d’œuvre, bien embarrassé, ne sachant vers quels secteurs m’orienter. Je piétine dans un liquide visqueux d’où émanent des relents de vinasse. Au loin, j’entends le bruit sourd de ses ronflements. Parfois l’inspiration violente de son souffle entraîne un basculement de sa tête. Il faut que je me retienne de tomber. S’en suit un silence d’une dizaine de secondes durant lequel je me tiens immobile de peur qu’il perçoive ma présence. Rapidement j’ai la certitude que la cuite l’a bel et bien assommé, je dispose de quelques heures pour mes recherches. L’obscurité cérébrale est percée de minuscules halos phosphorescents Mes pas suivent une botte de synapses en direction du cortex gauche, là où je sais que sa mémoire a dissimulé des preuves. Mes pas clapotent dans une soupe de matières indéfinies, mais je parviens à saisir un filament qui, telle une liane, me sert de conducteur. « Quel bordel dans cette caboche ! » me dis-je. Mes yeux accommodent de mieux en mieux. Une faible lueur éclaire le chemin. Il y a des tas de neurones usagés qui traînent de-ci delà, des images périmées de représentations mentales. Par habitude, je fouille. Par acquis de conscience, un détective a toujours des réflexes. Bingo ! L’endroit n’est pas assez éclairé pour… mais je reconnais sur le cliché la maison où les flics ont découvert les trois corps dénudés et martyrisés. Je me dis sur le coup : « Jeannot », oui, quand je parle à mon for intérieur, je m’appelle Jeannot, ne riez pas, c’est mon droit. Donc je me suis dit : « Jeannot, t’es quand même balèze ! » J’avais déjà un bout de début de lien entre mon type et la maison des crimes. C’était encore trop ténu pour que la prochaine édition de l’Exelsoir tartine sa Une de la manchette : « Le meurtrier du triple meurtre identifié ». Les autres images n’évoquaient rien en rapport avec l’affaire. Peut-être ai-je remarqué une image d’un superbe cul rebondi, large, légèrement flouté, le temps de mater la séparation ombreuse entre ses deux hémisphères ; visiblement le type avait été impressionné par les dimensions exaltantes d’un tel organe fessier. Il fait chaud, je progresse difficilement dans la matière bleutée. Soudain, un grand bruit dans la chambre. L’abruti se réveille en sursaut :

— Kesque c’est ? Kesque c’est ?

Merde ! Me voilà par terre, englué dans une espèce de mélasse de nerfs poisseux. La situation devient sérieuse et cocasse à la fois. Il ne faut pas qu’il me découvre. C’est la voix d’une femme.

— Dis donc, Robert, c’est quand que tu vas me donner mon fric ?

Mon type grogne, il ouvre les yeux si j’en crois le flot de lumière violente pénétrant soudain dans la cavité cervicale. Je rampe doucement vers l’orbite gauche à ma portée pour ne rien rater de la scène. Hop là ! Ce con se redresse et s’assoit dans le lit, toujours en grognant. Dans le mouvement, j’ai bien failli être éjecté de mon poste d’observation. Je la vois. Si elle parle comme un bœuf analphabète, elle est gaulée comme Marylin.

— Kesque tu viens me faire chier, t’aimes pas les gens qui dort ? qu’il râle.

Le dialogue va être pénible à entendre pour les amateurs de belle langue, mais qu’y puis-je ?

— Robert, t’avais promis mon blé, pour que je la boucle.

— T’énerve pas Bébé !

— Si, si, je suis vénère !

— Tu dis ça, paceque ton mec y s’est cassé avec Doty ? Viens là, ton vieux Bob a ce qu’y faut pour la douleur du cœur.

Je ne vois pas bien, je me tords le cou. Robert se penche vers la table de nuit et ouvre le tiroir. Il en sort un sachet, un petit miroir, une carte bancaire et un tuyau de stylo Bic. Oh oh !

— Quand tu dérailles, il est temps de t’en faire deux, carrément. Assis, là !

Je vois la chouette môme, moue boudeuse, se désengluant du chambranle de la porte et de quelques pas s’approchant du type en roulant des hanches comme un cargo dans la tempête. Ça me rappelle un vers de Baudelaire qui parle d’une femme marchant comme un navire. Cette nana, c’est la houle en haute mer qui te cloque un mal de cœur carabiné. Plein phare dans mes souvenirs cinématographiques – Some like is hot : Alouette Monroe balançant son popotin sur le quai de la gare de Chicago, le jet de vapeur, le pas de côté, les yeux écarquillés de Daphné Lemmon et de Géraldine Curtis.

Bébé arrive à sa hauteur, elle se retourne comme un tanker sur son ancre et vient déposer son chef d’œuvre postérieur sur le lit qui grince de reconnaissance. L’image mentale aperçue tout à l’heure, c’était donc elle.

Robert a aligné la coco, le festin des narines est proche.

— T’as promis, Robi, qu’elle murmure d’une voix de chatte amoureuse.

— Bébé, quand Robert promet, c’est qu’y promet. A toi l’honneur, qu’il dit en tendant le tube.

Je balise, j’ai peur de la suite. Bébé se plante l’appendice de plastique dans sa narine droite et de son autre index obture sa narine gauche. Elle se penche avec grâce sur le terrain ferroviaire où quatre lignes blanches tracent le chemin du bonheur factice… J’entends deux grands snifs à la suite. Bébé est chargée maintenant, elle souffle :

— Arrgh ! Robi, putain, elle est bonne.

Mais maintenant, c’est à son tour, je serre les fesses, dans quel état la came va-t-elle mettre sa cervelle. Je crains le pire.

— Ecoute Bébé, le blé, je l’ai pas là. T’imagines avec tous les blaireaux qui rôdent. Je veux pas qu’y prennent ton fric, tu comprends.

Bébé est envapée, la came opère. Robert, c’est un gros malin.

— J’t’avais prévenu Robi, articule-t-elle d’une voix de confiture pâteuse. Je vais te balancer aux poulets, ordure ! Ton alibi, c’est du vent. T’as pas couché avec moi, cette nuit-là. Tu les as zigouillé, tous les trois, vieux salaud, assassin, assassin, qu’elle crie.

J’ai chaud soudain. Les parois autour de moi virent à la couleur rouge, un gros bouillon circule dans ses veinules prêtes à exploser. Je prévois que le Robert va avoir un coup de sang. Je pressens le carnage.

— Arrête tes conneries, Bébé, on en reparle…

Et hop ! Nom de dieu, il s’enfile ses deux rails, Paris-Le Havre et aller-retour, vlan, ouf ! Je suis cul par-dessus tête, projeté comme une boule de flipper, renvoyé dans des trous, éjecté en l’air ; la dope pénètre à tout berzingue dans les moindres recoins du cerveau, le sol de matière grise se dérobe sous mes pieds, les méninges déménagent, j’entends du blues, du rock, des symphonies, des chants peuls, des lumières multicolores clignotent en guirlandes, en éclair, plusieurs films défilent dont Robert est le héros, il nique Bébé Marylin comme un fou et dans toutes les positions imaginables. Nobody is perfect, qu’il hurle son slip entre les dents, un flot de sensations m’entraîne au fond, je rampe à contre-courant, je parviens à revenir aux premières loges en me retenant tant que je peux à un petit bout du nerf optique. Je ne veux pas louper la suite sous aucun prétexte.

— Arcccheu ! Putain, c’est pas de la daube ! qu’il expire en lançant un regard en coin.

Il voit Bébé qui dodeline de la tête. Elle chantonne, cette gourde. C’est à ce moment-là que j’avise ses grandes mains, des mains d’étrangleur, il les détend, une fumée noire envahit mon habitacle, une sale idée noire dont l’encre dessine les contours d’un meurtre ; il va passer à l’acte, j’en ai la certitude, une strangulation en direct, un sacré scoop pour l’Exelsoir, et que dire de ma réputation de détective.

La môme insiste :

— Dis Robi, tu vas me le filer mon blé.

— T’inquiète Bébé, qu’il dit à voix douce tout en commençant à la peloter.

Je vois ses grands battoirs couler des épaules vers le cou de la fille. C’est à ce moment précis que j’ai planté la lame de mon Opinel dans le gras de son œil. Pas touche à Marylin, non mais des fois, l’autre, là !

— Oh putain mon œil ! qu’il hurle en portant prestement ses deux mains vers la douleur atroce.

— Mon œil… mon œil… fumier ! ordure !

Entre les phalanges de Robert, je la vois relever sa jupe, éclat de cuisses blanches, je la vois dégainer un poinçon de son bas, je la vois lever le bras, je la vois planter violemment la pointe dans le cou de mon hôte. Secousse. Le sang gicle de la carotide. Le visage de Bébé en est aspergé. Les sirènes retentissent dans la tête de Robert. Je m’attends au pire, l’alerte est générale, il tente de juguler l’hémorragie de ses mains impuissantes. Mais qu’est-ce que je fous là. J’en ai assez vu et entendu, je sais tout désormais de ce que je voulais savoir. Je veux sortir, je veux sortir. Me voici pris au piège. L’obscurité gagne…

***

— Robert, Robert, réveille-toi, c’est pénible à la fin, tu parles encore dans ton sommeil ! Ça me réveille, figure-toi !

— Hon, hmmm, quoi ?…

— Et d’abord, qui c’est cette Bébé ?

 

2 avril 2009

(nouvelle de Max Obione  -toute reproduction interdite sauf aux ayants droit)


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Création de la page: 20 octobre 2010


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