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Une nouvelle noire  de Max Obione.

Erotico-noir et psyché féminine...


 
Pour en savoir plus sur Max Obuone , consultez les pages de POLAR  NOIR  :

Livres

Interview  


 
 
 
LA PEAU DES FEMMES 

de  Max Obione                                                © 2012  Max Obione

 

(nouvelle figurant dans le recueil 'Balistique du désir' de Max Obione, Krakoen)

 

 

 

« Du plus loin qu'il m'est possible de remonter dans mes souvenirs, c'est la peau féminine qui émerge comme une évidence de tous les instants. Cette passion dévorante ayant déterminé mon existence, les psys, à mon procès, ont tous produit des diagnostics superficiels, qui invoquant le trauma d'un sevrage brutal, qui soulignant – sans l'expliquer d'ailleurs – ma recherche obsessionnelle d'un contact épidermique avec la peau d'une femme, quelle que soit la partie de son corps, quelle qu’en soit la complexion. Pourquoi faut-il expliquer ce qui constitue ma personnalité intime ? C'est ainsi, malgré moi, malgré vous.

L'amnésie du premier âge a laissé enfoui au fond de ma mémoire les premiers émois dans les bras de ma mère. Ma tante, un jour, me décrivit pour rire cette manie que j'avais alors de réclamer, à cor et surtout à cri, la main ou mieux l'avant-bras d'une femme au moment de m'endormir. Il m'importait peu que ce bras appartint à ma mère, il suffisait qu'il soit doux et féminin. D'aucuns mouflets reniflent un vieux chandail, des bouts de chiffon, une peluche sale et borgne – que sais-je encore, pour calmer leur angoisse de voir le sommeil les saisir, pour lutter contre l'abandon qu'ils ressentent à être livrés aux rêves ou aux cauchemars. Tandis que ma bouche aspirait avidement mon pouce, l'autre main caressait le bras qu'on m'abandonnait par-dessus le montant de mon petit lit. Il était inutile alors de raconter une histoire, de chantonner une berceuse ; la chaleur, le grain, la pilosité, en un mot la douceur, que je prélevais lors de ces délectables frottements autorisés, m'emportaient dans le pays des songes, apaisé et béat. »

Le docteur Meiergrantz reposa le cahier à spirales qui portait un grand « 1 » sur la couverture. Elle baignait dans l'univers bruyant du service, avec les cris perçants du gros Gerd en manque de cigarettes, avec les angoisses nocturnes des autres. Pourtant une sorte de silence, lourd, pâteux, impropre à calmer son émotion, s'installa au fond d'elle comme peut le produire la vue d'un spectacle extrême ou d'un acte émouvant les sens ou l'intelligence. Elle venait de découvrir à la lecture de quelques pages que le patient nouvellement admis au bloc, interné d'office depuis hier au soir, avait écrit l'histoire de ses crimes dans une langue digne d'un écrivain. La machine judiciaire l'avait vomi à l'issue d'un procès criminel au cours duquel il avait été convaincu d'irresponsabilité mentale. On l'avait transféré dans cette unité de soins intensifs de l'hôpital de Sachen dans l'attente de sa réorientation vers un centre pénitentiaire spécialisé. Bien que la structure ne fut point adaptée à un internement de cette nature, le service s'était engagé à surveiller particulièrement ce fou meurtrier durant quelques jours. Le médecin avait dû remotiver son équipe de soignants qui avait exprimé sa réticence et ses craintes. Le type avait été débarqué du fourgon cellulaire avec son maigre barda. Lors de son admission, il avait fallu recourir à la ceinture de contention tant il s'était déchaîné au moment où lui furent retirés les six cahiers qu'il serrait contre sa poitrine. Depuis, les injections d'Axolpan le plongeaient dans une aboulie végétative.

Dans la pénombre du bureau, la toubib prit au hasard le deuxième cahier et l'ouvrit en son milieu. Elle replongea dans la lecture comme dans une onde fraîche. Le style plus que le récit la subjuguait.

« La fois que Mademoiselle Lissenbau se tint dans l'allée, tout près de mon bureau, à le toucher presque, après qu'elle eut prononcé la dictée du mardi, je laissai pendre ma main en me penchant sur le côté. Elle surveillait Ingrid Gölish qui recopiait les corrections au tableau, et commentait nos fautes. Elle ne résista pas, pourtant ma main était posée sur son mollet. Elle ne pouvait pas ne pas sentir ma main escalader imperceptiblement le galbé de son muscle. Je me suis toujours demandé ce qui l'avait retenue de me gifler et me traduire sans délai devant le directeur en vue de mon renvoi immédiat. L'attouchement durait, elle ne bronchait toujours pas, sa peau était fraîche ; rasée de près, elle n'offrait aucun obstacle au jeu de mes doigts. Au bout d'un moment, j'ai senti sa hanche prendre appui sur le pupitre. Placé au fond de la classe, tout à mon exploration chaste, je n'entendais aucune des paroles de la maîtresse. Puis soudain, elle se dégagea brusquement et se dirigea vers le tableau. Je rentrai prestement ma main laissée en suspens par ce départ brusque. Quand elle fit face aux élèves, du rose était monté sur ses joues pâles d'ordinaire. Les jours suivants, elle revint se placer au fond de la classe, comme pour quémander mes caresses. Je devins un véritable cancre et les notes surévaluées de Melle Lissenbau n'abusèrent pas le conseil de l'école à la fin de l'année. Mais les mollets de la maîtresse, dont je ne sais pas aujourd'hui si c'était leur forme parfaite ou le grain de leur peau qui m'émouvait au point de ne plus pouvoir agir normalement durant la journée de classe, sont retenus à jamais dans ma mémoire. Le matin, lorsque tous les enfants se dirigeaient vers l'école de la Mittelstrasse, leurs têtes pleines de leçons, la mienne était envahie par la promesse que me délivreraient deux mollets à la peau tendue et soyeuse… »

La médecin chef sourit et referma le cahier. C'est le paradis perdu de l'enfance, plein de caresses et d'odeurs, que cet Oskar Khoch recherchait à corps et à cœur perdus auprès de ses conquêtes féminines, pensa-t-elle.

Au cours de ses études de psychiatrie, elle avait lu d'innombrables ouvrages sur les perversions sexuelles, la bibliothèque médicale de l'hôpital regorgeait de communications sur des crimes commis par des déments. Elle regarda par la fenêtre, la nuit tombait, les lumières s'allumaient dans les pavillons disséminés sur le campus boisé de l'établissement. Elle renoua le fil de ses pensées. Au cours du temps, cette quête deviendrait maladive. Plus que le corps et l'esprit des femmes qu'il séduisait, c'était le simple toucher de leur peau qui captivait Oskar, la chaleur de leur peau qui le rassurait, la pilosité qui l'émouvait, la finesse de leur peau qui le portait à la folie de la possession et du crime. Faire la peau des femmes... Elle répéta à voix basse en esquissant un sourire :

« Faire la peau des femmes… »

Elle sauta au cahier 6, s'arrêta au titre : « Mirka, Düsseldorf »

« Elle n'avait gardé que ses bas noirs, sa peau conservait les marques du harnachement féminin qui avait trop contraint son corps replet, les bretelles de son soutien-gorge avait entaillé ses épaules de rouge, sa taille était ceinturée du trait rouge de son slip ôté. Mais ces signes disgracieux m'importaient peu et n'avaient pas de prise sur mes palpations. Du pli de l'aine jusqu'à la marge supérieure obscure du bas s'étendait une parcelle ronde et blanche, c'est sur cet espace que mes yeux se fixèrent. Je sentais la chaleur de la femme, et sa respiration précipitée accroissait mon excitation à la vue de cette blancheur qu'il m'appartenait maintenant de parcourir.

« Vous n'embrassez pas ? » demanda-t-elle, désireuse sans doute de préliminaires plus tendres.

— Jamais ! »

Son sexe exhalait une odeur de miel et des senteurs marines, si entêtantes en cette fin de journée. Elle avait peur de s'offrir, mais elle en avait envie. Comme toutes celles que j'ai aidées à n'avoir plus le goût de vivre la misère des jours sans désir. Elle ouvrit ses cuisses quand ma main se posa sur sa peau. Je fermai les yeux, elle n'existait plus en tant que personne, elle n'était porteuse que de ce morceau d'elle, de ce morceau de chair infiniment délicate. Pour le coup, c'est mon souffle court et mon sang battant mes tempes qu'elle devait entendre. Du bout de mes doigts, j'égrenai à petits mouvements chaque millimètre de sa peau si délicate en cet endroit.

« Voulez-vous que je baisse la lumière, demanda-t-elle dans un souffle.

— Ça m'est égal, répondis-je à voix basse, je ne regarde pas.

— Dites-moi des choses, j'aime votre voix. »

D'une voix appliquée et neutre parce que le principal de mes sens était accaparé par le toucher, je continuai à lui dire des choses que les femmes aiment entendre, même si elles n'y croient pas ou qu'à moitié. J'accentuai la pression et ma paume vint couvrir la partie interne des cuisses si près de son sexe que les poils de son pubis caressaient mes phalanges. Je pressai si fort qu'elle protesta d'un petit cri étouffé, mais sans souhaiter que ma poigne se relâchât. Puis j'abandonnai pour disposer la face interne de ma main à quelques millimètres de la surface de cette peau brûlante. Elle aussi devait sentir ma chaleur. Je gardai la position jusqu'à l'explosion de ma jouissance. À mon cri, elle sut qu'elle n'aurait pas la récompense d'une étreinte complète. C'est alors qu'elle partit à rire et à m'injurier, il n'aurait pas fallu qu'elle le fît… »

Ursula Meiergrantz était fascinée, tous les crimes commis par Oskar étaient relatés en détail dans ces cahiers remplis sans marge d'une écriture appliquée et enfantine. Habituée à explorer les dérèglements de l'esprit humain, tout nouveau cas, monstrueux comme en l'espèce, s'il la plongeait dans un profond abattement, ajoutait un épisode au palmarès tragique de la condition humaine, et nourrissait sa curiosité scientifique insatiable. Elle poursuivit sa lecture qui fut interrompue par Wolfie, le surveillant :

« Bon, pour cette nuit, qu'est-ce qu'on fait du caresseur ? Toujours la même chose ou quoi ? Axolpan maximum, qu'est-ce que vous avez décidé ? »

La psychiatre reposa le cahier :

« Laissez ! Je m'en occupe personnellement. C'est un cas sur lequel je veux faire des observations personnelles.

— L'Axolpan, avant vingt heures, alors ! N'oubliez pas !

— Déposez tout, je m'en occuperai, merci.»

Elle se leva et dit au surveillant :

« Je vais l'observer de très près cette nuit.

— Quoi ? Cette nuit ?

— Oui, cette nuit, c'est un sujet très intéressant. Un psychopathe, qui, outre ces meurtres horribles, se révèle le plus élégant des écrivains.

— Vous alors ! »

Une fois la porte refermée sur le dos du surveillant, Ursula Meiergrantz retrouva les exploits criminels du caresseur. Elle s'empara du dernier cahier et reprit sa lecture :

« Elle habitait au deuxième de l'immeuble du 8 Itzmerplatz. Dès que j'entrais dans son appartement, mes narines étaient assaillies par l'odeur aigre de la soupe au chou, sans compter la puanteur de ces infects relents de pisse de chat. Mais Madame Rosa Pitti avait la peau des poignets si doux, l'intérieur de ses poignets si fragiles, que mon attention n'était tendue que vers cette promesse qu'il me fallait assouvir en inventant quelques stratagèmes. À dire vrai, ce n'était pas difficile de se saisir de ses mains. Elle aimait que je lui raconte la vie du dehors, les potins répandus en ville. Elle riait de tout en suçotant les berlingots à la violette que je lui apportais. Je conservais sa main et commençais à la parcourir de mon index, puis la retournant, avec trois de mes doigts, j'atteignais le poignet sous la surface duquel courraient les tendons et les veines. L'age avait marbré sa peau. Je fermais les yeux et tentais toujours de dire des choses sensées bien que le plaisir que je ressentais m'obligeât au silence. Nous restions plusieurs minutes ainsi. Tout intrus ignorant aurait pu constater que je prenais le pouls de Madame Rosa tout en la bourrant de bonbons acidulés. La finesse de sa peau, plus douce que celle d'un nouveau-né, me transportait inexplicablement. Puis, un beau jour, la vieille vint à me faire remarquer… »

Ursula Meiergrantz arrêta sa lecture. Elle connaissait la liste de ces meurtres en série. L'assassinat de Madame Rosa Pitti fut sans doute le plus horrible des actes criminels de cet étrangleur, écorcheur et dévoreur. Elle ne voulut pas en lire davantage, souhaitant conserver en mémoire la musique de la prose d'Oskar. Durant plus d'un quart d'heure, elle demeura immobile à son bureau. Elle paraissait réfléchir à la conduite à tenir. Enfin, elle rassembla tous les cahiers et se leva.

Les molécules d'oxyallyséprine produisent leur effet retard durant un temps limité et précis. Il faut renouveler la médication à heure fixe de peur que, l'Axolpan étant rendu inactif, le trouble mental, se réveillant avec plus d'intensité, ne dégénère en bouffées délirantes ou en accès de violence irrépressibles. Depuis quelques heures, elle avait sciemment laissé passer le délai. Oskar dans sa cellule n'était plus abruti dans sa camisole chimique ; elle le savait. Elle l'avait voulu ainsi au titre de sa recherche clinique. Du moins était-ce cette raison que sa conscience affichait…

Ses pas la dirigèrent vers la cellule. La veilleuse du couloir diffusait une maigre lumière pisseuse. L'infirmière de nuit sommeillait à son poste. On avait enfin éteint la télé dans la salle commune. Les pensionnaires du pavillon, assommés par leurs doses, dormaient. D'ordinaire, des cris de cauchemar troublaient la quiétude du lieu ; cette nuit-là le calme régnait.

Quand elle pénétra dans la chambre de force aux murs capitonnés, le corps allongé sur le lit bougea dans l'obscurité. Elle n'alluma pas la lumière en refermant la porte derrière elle. À travers la fenêtre barreaudée, le lampadaire extérieur projetait des ombres bleues sur les parois de la pièce. Une boule d'angoisse stationnait dans la gorge du médecin chef. Elle dit d'une voix faussement détachée :

« Oskar, je vous rapporte vos cahiers. »

La forme sur le lit s'agita et se dressa lentement. Elle n'entendait pas la respiration du fou. Ursula Meiergrantz sentit monter en elle une onde de peur intime qui ne la poussait pas à fuir, au contraire. Elle retrouvait cette sensation d'avant son premier amant quand son désir d'homme submergeait son être. Ses mains devinrent moites, son ventre se contracta convulsivement, ses cuisses tremblèrent. Elle sentit une sueur chaude envahir le bas de son dos. Elle connaissait le danger, elle avait lu les cahiers, elle avait près d'elle cet écrivain que l'institution psychiatrique allait détruire à force d'électrochocs et de chimie. Elle n'était que sensations humides, troublée tant par le désir que par la transgression professionnelle.

« J'ai lu vos cahiers. » murmura-t-elle en frissonnant.

Elle souhaitait qu'il la caressât. Maintenant. Elle souhaitait qu'il la parcourût, qu'il jouît aussi de sa peau à elle, sur laquelle aucune main d'homme ne s'était posée depuis si longtemps, et aussi qu'il continue à écrire, un jour prochain, si bien. Sa peau à elle…

La main d'Oskar se posa sur sa jambe.


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Mise à jour de cette page: nil
Création de la page: 09 janvier 2012


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