CANAL NOIR



   
   JEAN-BERNARD POUY
        ou : Le libertaire dada
 
 
 
 Jean-Bernard Pouy balade son regard malicieux sur le monde de l’édition et des polardeux. Découvreur de talents en France, animateur de cellules de combat pour la reconnaissance du polar, électron libre du monde de l’écrit, observateur aigu du monde tout court… il est tout cela Jean-Bernard Pouy et encore bien plus.

Pouy : Provocateur, pratiquant convaincu du second degré et de l’ironie…

On se souviendra longtemps de ses interventions au Salon du Livre de Paris où, invité à une séance de signature par Gallimard qui avait oublié de fournir un stock des romans Série Noire de Pouy et d’autres polardeux présents, il s’est installé à une table en mettant le panneau "d’Ormesson" et se mit à signer la pile de bouquins pour les lecteurs du grand homme, ravis de tant de célérité. Ses copains firent de même pour d’autres auteurs « littéraires » connus, dont Philippe Sollers. On devine la suite…
Ou encore, comment à chaque fois qu’il était invité à une radio, indépendante ou autre, durant les années 80, il expliquait aux animateurs et à leur public que  Marguerite Duras faisait aussi de l’art populaire et avait enregistré des disques de  "rythm & blues" sous un pseudo anglo-saxon, jaquette de disque à l’appui où la photo du rocker ressemblant étrangement à Duras vieillissante semait la consternation parmi les intellos hertziens...

Mais sous cette apparence de libertaire dada, il ne faut pas oublier l’écrivain sensible et percutant à qui nous devons des romans noirs de première valeur, tels :
RN 86, La belle de Fontenay ou  Suzanne et les ringards.
On se souviendra aussi de son rôle d’initiateur et de fédérateur dans l’aventure récemment avortée du Poulpe, publié chez Baleine, par laquelle il voulait mettre la publication de l’écrit romanesque à la portée de tous, avec un minimum de contraintes et  en dehors des idées fixes et des lourdeurs du monde de l’édition traditionnelle, loin des contraintes insupportables de la distribution industrialisée.


J’ai rencontré Jean-Bernard Pouy dans le cadre du festival TOTAL POLAR, à Bruxelles, et il a bien voulu répondre à mes questions.

E.Borgers - Janvier 2004

 


EB
En quelques mots : le poulpe, c’est fini depuis la disparition de Baleine, l’éditeur ?


Jean-Bernard Pouy
La disparition a été programmée par le Seuil, l’éditeur qui l’avait repris. J’ai d’ailleurs démissionné immédiatement. Moi, j’étais le papa-poulpe, en quelque sorte… Et mon éditeur par pure solidarité a démissionné aussi et il s’est retrouvé au chômage.
Après il y a eu deux auteurs qui ont accepté d’en faire  sans nous, pour le Seuil : Daeninckx et Simsolo. Il semble que deux autres sont en préparation.
Mais le Seuil va arrêter  parce qu’ils s’en fichent… D’ailleurs s’ils avaient arrêté avant c’est parce qu’ils s’en fichaient déjà avant…

EB
Mais pourquoi l’avaient-ils repris ?


JB P
Ça c’est très mystérieux… disons qu’ils avaient repris un catalogue dans lequel il y avait quand même des auteurs comme Daeninckx, Raynal, Pouy, etc. Des auteurs connus.
Les éditeurs moyens-gros, tels Gallimard, le Seuil, etc., pensent au fonds car ils ont des éditions de poche derrière à alimenter. Et c’est vrai que le fonds ne leur coûte rien.
Dès qu’ils trouvent un fonds comprenant des auteurs un peu vendeurs, c’est à dire avec 10000 lecteurs potentiels, et sans droit de rachat, ils sont  capables d’acheter ce fonds. Avec Baleine ils avaient récupéré 300 à 400 bouquins, dans lesquels - à mon avis-  une cinquantaine exploitable au niveaux des fonds...
Je crois que cela doit être la raison la plus valable de cette reprise, mais ce n’est peut-être pas la seule. De toute manière quand ils s’en foutent … et puis, ils ne savent pas faire ça…

EB
Ce n’est pas vraiment leur métier, ce genre-là

JB P
Surtout au Seuil. Gallimard encore… là au moins ils ont des idées sur la littérature populaire. Il ont une certaine expérience.
Par populaire, je veux dire qui plaît au plus grand nombre.
Le Seuil ne sait pas faire ça et à un moment donné ils s’en sont foutus…

EB
Donc, de côté-là c’est fini…


JB P
Oui, c’est fini. Nous, on redémarre avec Les Contrebandiers, une nouvelle maison d’édition à Paris que vient de créer l’ancien éditeur de Baleine; je leur ai déjà donné un livre.
Ça commence petit, et pas poche, en grand format…

EB
Vous êtes certainement conscient du nombre de maisons d’éditions dans le domaine du polar et de la pléthore de collections tous azimuts, de toutes les couleurs du polar. Vous avez une explication ?


JB P
J’ai pas de sentiment là-dessus. C’est de notre faute … c’est en partie le résultat de notre combat.
Nous nous sommes toujours battus, moi et d’autres de ma génération, pour cette littérature qui était particulièrement mal perçue et dédaignée. Il n’y avait aucune raison que les auteurs extraordinaires qui en faisaient partie ne soient pas reconnus. On s’est battus, et tellement bien que le polar a été finalement reconnu, de même que le mot lui-même qui n’existait pas auparavant- et à l’origine créé par un journaliste.

EB
Le mot « polar », lorsqu’il apparut, n’était pas bien défini. On ne savait pas vraiment ce qu’il couvrait.

JB P
Non, c’était pas clair. Maintenant ce mot veut dire quelque chose pour les gens et en même temps ils ne savent pas ce que cela veut dire…
Mais c’est devenu une réalité. Et le genre qui a pris des couleurs, et  pendant longtemps cil a très bien fonctionné parce qu’il y avait des auteurs de qualité, des directeurs de collections de qualité.
Nous, on faisait parler de nous et on poussait, on était un peu provocateurs : dans les écrits ou comme dans ces affaires du salon du livre
(voir notre préface qui en parle –ndlr).
À partir de là, beaucoup d’éditeurs ont fait du polar car ils ont pensé que cela se vendait mieux… et ça a un effet pervers !

EB
Et qui continue d’ailleurs encore maintenant …


JB P
Oui, qui continue… Mais un mauvais livre reste un mauvais livre et qu’il soit polar n’y change rien.
Quel que soit l’éditeur !

EB
Tout à fait d’accord !


JB P
Mais, c’est vrai : il y a beaucoup plus de livres qu’avant, ce qui empêche l’amateur de s’y retrouver.

EB
On constate aussi que la collection n’est plus un emblème chez nombre d’éditeurs actuels.
Par exemple : l’amateur de classiques romans d’énigmes va être perturbé car dans la même collection on va lui servir un roman noir dont il se demande ce que cela vient faire là. L’inverse est aussi vrai.
On ne peut quand même pas espérer ou exiger que tous les amateurs soient des lecteurs éclairés…

JB P
D’accord. Quoique… à part quelques prtites collections de polars qui mélangent les genres du polar, beaucoup de collections existantes restent typées. Mais il est vrai que cela ajoute à la confusion.

EB
Ce qui était le lectorat populaire d’avant a un équivalent moderne dans le public des feuilletons policiers de la TV. C’est le cas depuis longtemps, mais on a vu durant  la dernière décennie un foisonnement de feuilletons et séries policières françaises qui passent en nombre et régulièrement à la télé. Vous n’avez jamais été tenté ?


JB P
Non. Il est rare qu’on puisse faire quelque chose de personnel dans ces séries.
Et il faut présenter ses textes et ses idées à un panel de 14 personnes dont pas une ne connaît la moindre chose en polar, mais se sent obligé de donner son avis et de s’en mêler. On perd son temps avec ces gens, ça ne m’intéresse pas…

EB
Comment voyez-vous les auteurs français de polars actuels,  ceux qui sont apparus après la vague des années 70-80 qui, elle,  a produit nombre d’écrivains de qualité tels vous-même, Raynal, Daeninckx, Manchette, etc… ?


JB P
Actuellement il y a aussi de bons auteurs, mais ils ont un peu isolés…
À mon époque on formait un groupe avec Raynal, Daeninckx… et on mettait la pression.
On avançait rapidement car on se soutenait et on agissait pour faire reconnaître le polar…
Aujourd’hui tous les auteurs restent isolés et n’agissent plus en groupe. C’est parfois un peu plus difficile pour leur donner la reconnaissance qu’ils méritent…
Une collection intéressante pour ces nouveaux auteurs était Le serpent Noir, mais elle a disparu.
Mais il y a de tout, comme avant, des gens de talent et même de nouveaux auteurs à succès comme Grangé, Fred Vargas et d’autres.

EB
Et l’auteur Pouy, que prépare-t-il ? Vous avez des livres qui vont sortir ?


JB P
Il y a Nycthémère qui vient de sortir chez Les contrebandiers. Aussi le bouquin avec Raynal chez les mêmes (La farce du destin –ndlr)
.
Je prépare actuellement un roman dans lequel le personnage central ne sait pas sur quoi il enquête… il cherche l’enquête !  C’est un enquêteur sans enquête… sauf celle qui consiste à la rechercher… C’est encore en écriture et il n’a pas de titre.

EB
Merci Jean-Bernard Pouy et bonne continuation dans vos combats pour le polar et la littérature populaire.



Bruxelles, 24 janvier 2004 - festival TOTAL POLAR

© E.Borgers, 2004




 
 
 


 


 

Jean-Bernard Pouy -janv 04  

         Jean-Bernard Pouy                          (photo E.Borgers)
  

              
 
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
   


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
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Mise à jour de cette page: nil
Création: 9 février 2004


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