CANAL NOIR



   
      PATRICK RAYNAL
           ou : La tête du mythe

 
 «En Série Noire, je ne peux pas me permettre de publier du polar ordinaire ! »  Patrick Raynal
 
Auteur de romans noirs lui-même, Patrick Raynal succèdera à Robert Soulat en 1991 à la tête de la Série Noire chez Gallimard. Fondée en 1945, la prestigieuse collection, comme le restant de ce secteur d’édition, voyait ses ventes en perte de vitesse depuis le début des années 1980, mais elle avait cependant réussi à absorber une partie du courant néo-polar à la française et la relève hexagonale y était assurée.
Patrick Raynal dirigeant la Série Noire s’évertuera à élargir le champs de romans sélectionnés, et l’atypique et le marginal feront reculer un peu plus les frontières du territoire du roman noir dans la Série. Un plus grand nombre de romans étrangers d’origine autre que anglo-saxonne, de meilleures traductions à l’écriture soignée, un plus grand nombre de romans écrits par des femmes, plus de romans à la forme travaillée, moins de romans formatés, moins de thrillers classiques: tous ces aspects actuels sont des conséquences de « l’effet Raynal ».

Si la Série Noire s’est reconvertie pour faire face au morcellement des éditeurs de romans policiers en France, si la nature de son  lectorat a fortement évolué, elle n’en reste pas moins, aujourd’hui encore, le territoire mythique du roman noir pour le lecteur francophone.


J’ai rencontré Patrick Raynal dans le cadre du festival TOTAL POLAR, à Bruxelles, et il a bien voulu répondre à mes questions.

E.Borgers - Janvier 2004

 



EB
 
C’est au directeur de la Série Noire que je m’adresse :
On assiste actuellement à la diffusion d’une multiplicité invraisemblable de collections polar.
Or le nombre de lecteurs n’est certainement pas croissant en proportion. Vous avez une explication ?
Votre point de vue à ce sujet ?

Patrick Raynal
Il faut savoir que globalement le lectorat pour ce genre de livres a augmenté.
Mais vous avez raison, il y a trop de collections, ce qui fait que la part possible, en moyenne, pour chaque éditeur est réduite.
Aussi, il est vrai que l’édition du polar est encombrée, car même les éditeurs non spécialisés s’y sont lancés, comme vous le faisiez remarquer. Mais ce n'est pas la panacée, comme beaucoup d'entre eux le pensaient... et comme ils ont vite pu s'en rendre compte...


EB
Je vous interompt: la Série Noire a dû en subir le contrecoup, je suppose?
Quand on songe qu’à partir du milieu des années 50, chaque SN se vendaient à 30000 exemplaires minimum, tous titres confondus, et ceux qui avaient du succès au moins à 100000. Tout se vendait.
Quelle est votre situation aujourd’hui ?


PR
La SN s’en sort encore très bien. N’oublions pas que c’est une série qui a un long passé, elle est très connue des amateurs.  Si la situation n’est pas comparable à ce que vous évoquiez, cela reste malgré tout rentable.
Je sors trois bouquins par mois actuellement, et en moyenne on a un tirage de 4 à 5000 par titre. Ceux qui ont du succès peuvent aller à 60000, voire 100000, ce qui fait qu’on les « re-tire » constamment en fonction de la demande.
Mais il est vrai que le lecteur peut ne pas s’y retrouver vraiment dans la masse des éditions disponibles sur le marché, quand on songe qu’en France on publie plus de 760 romans par an !
De plus, les frais d’un livre ont augmenté très fort comparé au passé, ne fut-ce que par les traductions qui doivent être de qualité et peuvent aller maintenant jusqu’à plus de 50 pour cent de nos frais de production d’un livre, surtout si c’est traduit d’une autre langue que l’anglais… de toute façon, une bonne traduction coûte cher…
Certains agents qui font monter les prix d’achat des droits, la concurrence qui cherche les auteurs, les coûts effarants de la distribution (et ici nous on est encore bien soignés, puisque Gallimard a sa propre maison de distribution…).
Bref, on ne peut plus se permettre de prendre trop de risques. Par exemple, un éditeur ne peut plus sortir un gros bouquin, un roman, de quelqu’un pas ou peu connu car le risque est trop grand.
D’ailleurs beaucoup d’éditeurs qui se sont lancés dans le polar durant les dernières années -même parmi les moyens et les grands-  se sont vite rendu compte que ce n’était pas aussi rentable qu’ils se l’imaginaient…
Se tromper coûte très cher…

EB
Dans la situation actuelle, quels sont vos critères de sélection d’un roman pour qu’il soit publié à la SN?
 Je comprends bien que la qualité sera le premier de ces critères, mais quels sont les autres… ?

PR
On perpétue également une tradition dans la ligne de celle que vous évoquiez. Je continue à publier des livre  avec un certain respect de la tradition de Duhamel
(Marcel Duhamel : fondateur de la SN en 1945 il la dirigera jusqu’à sa mort en 1977 –ndlr), tradition par ailleurs assez floue dans sa définition et qu’il avait d’ailleurs précisé dans une préface pour définir le genre de romans qui l’intéressait (un texte célèbre… une espèce de déclaration d’intentions publiée aux débuts de la SN ; intentions dont un grand nombre  allaient à rebrousse-poil comparé au roman policier classique, d’investigation -ndlr).

EB
Mais, à l’époque, Duhamel en remettait un peu puisqu’il voulait secouer le cocotier du roman policier traditionnel et voulait scandaliser un peu pour établir la réputation de sa collection... Il y eut aussi une certaine standardisation dans les textes, les choix, etc.


PR
En partie, je publie régulièrement des romans issus de la tradition de Duhamel, je continue dans cette ligne, ce patern… Mais à côté de cela je publie des romans plus inclassables, qui n’ont souvent rien à voir avec l’idée que les gens se font du polar, qui eux sont plus dans la tradition du roman noir à la française.

On nous dit d’ailleurs à l’étranger, lorsque j’assiste à certains colloques  «… ah oui mais, vous les Français, vous considérez le polar comme une espèce de littérature de marginalité, un laboratoire d’essai, des textes où on favorise l’expérience et l’écriture… »

EB
Si je comprends bien, ce qui était le « mouton blanc » de Duhamel
(romans noirs ou autres, atypiques, non conformes à la tradition de base de la SN, que depuis le début de la collection Duhamel injectait de temps à autre dans la SN -ndlr) est presque devenus votre pain quotidien actuel ?


PR
Oui, les « moutons blancs » c’est mon pain quotidien et je cherche encore aujourd’hui des livres qui n’ont pratiquement rien à voir avec le polar, mais le lectorat de la SN ne dira pas : "ah non, ce n’est pas un polar…" car ce lectorat s’attend à se genre de chose et s’attend à être surpris.
Mon boulot consiste donc à publier chaque mois, au long de l’année, un contingent de livres : d’une part, des polars véritablement évolués et non pas les éternelles histoires typiques de détectives privés, et d’autre part, de nouveaux« moutons blancs » - parmi les derniers en date il y a Christopher Moore avec Un blues de coyote, les romans de M.Y. Joensuu…
Ces livres sont bien acceptés, mais ce ne sont pas plus des polars que par exemple Londres- Express
(de Peter Loughran ; une analyse de ce roman est disponible dans notre chapitre « livres »- ndlr).

EB
Londres-Express
est malgré tout un roman noir…

PR
D’accord, c’est un  roman noir…
Mais moi ce que je suis obligé de faire, étant donné que  je suis à la tête d’une collection mythique agressée de tous côtés par la concurrence : je ne peux pas publier dans cette collection des polars ordinaires comme font les autres… Je suis complètement obligé, presque condamné,  à faire de l’avant-garde…
Je ne peux plus, par exemple, me permettre introduire des « police procedurals », comme ceux d’un Mankell, ou même comme les Michael Connelly etc…  je ne peux plus faire comme les autres font  tout le temps… je ne peux plus…


EB
Ce n’est pas votre vocation…


PR
Voilà ! Ce n’est pas… ce n’est plus notre vocation… Je suis donc obligé à la découverte…

EB
Parlant des auteurs anglo-saxons, je suppose que vous travaillez avec les agents littéraires qui représentent les auteurs. Vous avez d’autres sources pour sélectionner les livres que vous publiez ?


PR
Oui évidemment, mais actuellement je ne travaille presque plus avec  les agents… de moins en moins. Je passe par un réseau d’amis qui m’envoient des bouquins : Crumley, Larry Brown, Philippe Garnier (le journaliste) et d’autres auteurs…

EB
Un réseau d’indicateurs  de ce genre c’est en général une source efficace puisque ces gens sont vraiment dans le bain du polar. L’agent ne peut, lui, que vous proposer son catalogue…


PR
Effectivement il n’a que son catalogue… et de plus l’agent s’en fout, donc…

EB
Parlant d’agents et d’auteurs qui débutent, j’ai été étonné de voir que Jason Starr n’avait pas été publié à la SN (au nouveau Fleuve Noir- ndlr). Je le cite en exemple, car auteur de roman noir débutant mais de qualité et il commence à être connu dans certains milieux anglo-saxons.

PR
C’est parce que je n’ai pas eu son bouquin le premier…
Une fois sélectionné par d’autres je ne vais pas aller le chercher … si lui veut venir malgré tout, bon…

EB
Son agent ne vous avait sans doute pas contacté ?

PR
Non, il ne m’avait pas contacté…

EB
Revenant à la Série Noire, je voudrais qu’on parle des couvertures de cette collection.
Peu après votre arrivée il y eut le retour à la couverture de l’époque classique de la série, une couverture noire, dépouillée, sans dessin ni photo. Puis plus récemment on s’est tourné vers ces couvertures bleutées…


PR
… et elles n’étaient pas terribles !!  Mais surtout, leur papier n’était pas assez rigide, trop mince, un problème terrible, la couverture se décollait…
On a donc dû passer au cliché et à la forme que vous connaissez actuellement. C’est beaucoup mieux… Il m’a fallu deux ans pour changer le design des couvertures.

EB
Au départ, ces couvertures bleues vous avaient été imposées ?


PR
Non, pas du tout. Mais sous la pression des commerciaux et des réseaux des vendeurs et des libraires, on savait qu’il fallait illustrer la couverture. Nous étions la seule collection sans couverture illustrée. Même la blanche chez Gallimard a une jaquette… tout le monde…
De plus il fallait une couverture plus lisible, plus identifiable, les divers titres manquant d’identité dans l’ancienne présentation. Aussi pour que les nouveaux lecteurs de la SN puissent reconnaître les divers livres, et pour que la presse qui voulait parler de nos livres en reproduise la première page plus facilement…
Au départ j’avais vu les maquettes et projets des graphistes pour ces couvertures bleues et cela semblait bien. Mais, une fois en production on s’est rendu compte du problème…

EB
Parlant de Gallimard, l’impression que l’on a en examinant le démarrage de cette collection- en lisant certains témoignages, sous Duhamel -  c’est que Gallimard, l’éditeur,  s’en fichait un peu de la Série Noire…
On laissait faire Duhamel tant que cela rapportait !


PR
A l’époque l’idée de la SN venait de Duhamel et tout dépendait de lui. Mais l’investissement de l’éditeur était quasi-inexistant car Duhamel devait organiser et payer l’ensemble des services nécessaires pour sélectionner, traduire éventuellement, et préparer l’édition de chaque volume. C’est ce qui explique qu’il recevait une commission importante sur les ventes pour pouvoir couvrir tous ces frais.  Tout ça sans grands risques financiers pour l’éditeur.
Donc au départ l’éditeur ne se sentait pas fort concerné.  Mais la collection a très vite eu su succès et les ventes ont vraiment démarré après 1949…
Au fond, tout avait débuté par une relation de confiance entre Duhamel et Gallimard, qui le connaissait depuis longtemps puisqu’il était traducteur pour la blanche bien avant de créer la SN…


Suite de l'interview     >>>>>>>  pg 2 - cliquez ici

© E.Borgers, 2004




 
 
 
 


 

Patrick Raynal - janv 04

            Patrick Raynal                              (photo E.borgers)

              
 
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
   


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
Liens sur le Web:

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Mise à jour de cette page: nil
Création: 9 février 2004


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