POLAR NOIR
 
                                                                                                                                                                                                                       
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Une nouvelle noire  de Roland Sadaune.

Noire et mordante...


 
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CROCS 

de  Roland Sadaune                                                © 2012 Roland Sadaune

 

  Rudolphe

   Il prit le quai du Moulin. Il savait qu’à quelques mètres une pente lui permettrait d’accéder à l’ancien chemin de halage et au bord d’un des bras de Seine. Ce soir d’automne était frisquet. Il passa sous le pont de Villeneuve-la-Garenne. S’y attarda. Un chaland glissait en piquetant d’échos lumineux la surface de l’eau. Au loin, dans la courbe du quai d’Argenteuil, juste sur la démarcation claire du fleuve, un groupe de péniches somnolait. A proximité, un pylône silhouetté faisait songer à un mirador…

  Il musarda. Les éclairages publics scintillaient en lisière du reflet de l’arche… Tiens, ce soir il n’y avait pas de masse sombre affalée à l’abri du pont ! En principe le SDF dormait le long du mur, bien au centre pour se préserver des intempéries. Ce pauvre type n’était pas agressif mais il envahissait l’endroit… Rudolphe se demanda si ça le gênait réellement. Ne sut que répondre.
Il urina contre le mur.

  Allait-il demeurer longtemps seul ? Il se sentait calme. Un calme relatif, soit, mais son maître devait avoir d’autres chats à fouetter car il avait enfin cessé les contraintes à son endroit : Demeurer accroché à une branche avec des pointes placées au-dessous, ou bien, aussi dingue, rester enfermé dans une cave après avoir avalé un mélange d’acides…
 D’accord, ses aïeux avaient été les chouchous des nazis mais,
parole de rottweiler, il y avait des clebs pires que lui, et qui se baladaient non muselés !…

  Rudolphe s’arrêta à l’angle du pont. Il flaira et fouilla durant un moment. Puis longea le quai du Saule-Fleuri, décidé à revenir voir si « son » sans domicile fixe était enfin là.

 

Raïza

  Les trois individus l’avaient d’abord obligée à boire de la vodka. Puis ils s’étaient divertis en la bousculant. Ils se la lançaient les uns aux autres, la giflant au passage. Et ce, de plus en plus fort… De temps en temps, l’un d’entre eux marquait une pose et s’offrait un nouveau joint de haschich. Puis il reprenait sa place dans la ronde infernale. Plus virulent encore…

  La beurette avait eu l’imprudence de suivre le jeune homme blond qui l’avait abordée deux heures auparavant devant la gare du RER. Elle y attendait son fiancé, Djamel. A l’improviste, pour juger par elle-même ce qui se disait autour d’elle. Le gentil Djamel se tirerait dans son dos tout ce qu’y passait !… Quand elle l’avait vu embrasser cette meuf rouquine, elle s’était demandée ce qu’il lui trouvait. Puis elle avait eu la haine. Puis elle avait choisi de ne pas se montrer. Enfin elle avait pleurniché en silence…

  Le blond ressemblait à Brad Pitt. Un argument massue. Surtout
en pareilles circonstances. Et Raïza l’avait accompagné. Elle savait ce qu’elle faisait, et elle avait son téléphone portable, et on ne la sautait pas comme ça…

  Maintenant elle se trouvait allongée contre son gré sur un divan, dans un appartement cradingue d’un immeuble ripou du 18ème arrondissement. On avait confisqué son portable. Elle avait été enivrée à l’Eristoff et battue. Et les salauds s’apprêtaient à la violer…
 A un moment, Raïza avait tenté de crier. Un brun à moustache avait agité un cutter devant ses yeux et avait conseillé de n’en rien faire. Lui et le blond imploraient le top du troisième, pour fondre sur elle… Le leader se préparait un shoot des familles, alors que ses complices salivaient dans l’attente.
  L’héroïnomane paraissait le plus âgé. Une trentaine svelte. Son visage était anguleux. Il portait les cheveux courts et un filet de barbe autour de la bouche. Très mode. Il enfonça l’aiguille dans sa veine saillante, pressa la seringue. Sa langue balaya ses lèvres. Il ôta le garrot et se redressa, la main sur la braguette de son jean…

  Raïza avait sa jupe relevée sur sa figure. On lui avait arraché son collant et enlevé à demi sa culotte. Ses joues la brûlaient. Son dos et ses bras lui faisaient mal. Elle avait envie de vomir… Sans parler de ses cuisses. Elle avait l’impression d’avoir été décapitée… Un répit de courte durée, et l’on revenait à la charge. Ni nom ni visage à mettre sur le fumier de l’instant. Elle était le flipper dans une partie à trois…

  Longtemps après, elle avait perçu deux voix essoufflées de l’autre côté de son masque de jupe :

  --- Elle était bonne la beurette !

  --- Comme une beurette, sans plus.

  --- Bon… Faut balancer les capotes, les mecs, sinon on va se casser la gueule !… Bruno, on fait quoi d’elle ?

  Attila

  Il faillit être coincé par la porte de l’appartement, quand l’autre surexcité avait claqué celle-ci sur lui. Message compris ! Va faire c’que t’as à faire ailleurs ! On pouvait être un bâtard et réaliser quand on vous avait assez vu…

  Ces jours-ci le temps était à l’accalmie, à la maison. Les combats dans les parkings ou en forêt s’étaient calmés. Les vrais défis, ceux qui vous emportaient aux frontières de la mort, se faisaient rares…
On disait d’eux qu’ils étaient des tueurs. De véritables tornades entraînées à l’attaque par les proprios. Effectivement, pour décupler son agressivité à lui, Attila, on l’avait obligé à sauter et à s’accrocher à des morceaux de chiffons roulés en boule. Et depuis, tout ce qui flottait au vent, sous ses yeux… Plus les dealers, les flics… Y avait pas de chômage chez ceux de sa race, parole de pitbull-terrier !

  Parvenu dans l’entrée, Attila pissa contre le mur, sous la rangée de boîtes aux lettres. Bave à la gueule. Une de ses façons de se rebiffer ! Il pesa sur le déclencheur de la porte et s’élança au dehors. Il prit le quai du Saule-Fleuri, en direction du pont de Villeneuve-la-Garenne.


  Bruno

  La picouse et le ramonage de la beurette l’avaient mis en forme. D’accord, il n’aimait pas les Arabes, les Noirs non plus, et pas tous les Blancs, mais le cul n’avait pas de frontières !
Bruno était franchement raciste. Fasciste. Extrémiste. Un mec en « iste », quoi ! !
Pour la gonzesse, ça avait été une bonne idée de Hans. Ils s’étaient bien dégorgés, en attendant le matin du grand soir qui verrait exploser cette Société de merde.

  Pour l’heure, que faire de la fille ? Ou plutôt, de son cadavre ? Car ils s’étaient remis à lui cogner dessus. Raïza avait basculé sur le sol jonché de fringues. Elle avait franchi le cap fatidique de la douleur, qui lui était redevenue supportable…
 Elle planait, tandis que le trio la rouait de coups de pied en ricanant. L’hyper shooté s’était emparé d’un pied de lit qui traînait et le lui avait asséné sur le crâne, mettant enfin un terme à son martyre.
 Bruno se retourna vers ses deux acolytes.

  --- Voilà, maintenant c’est d’actualité de savoir ce qu’on fait d’elle !… Je propose qu’on la donne à bouffer à des clébards, ainsi on ne retrouvera pas son corps… Pas con, hein ? ! On lui fourre de la viande dans les poches, pour appâter. Y en a dans le frigo. Action les poteaux !

  --- J’ai un pote qu’a un croisement de staffordshire. Les chiffons ça rend le clebs dingue, vous verriez ! s’exclama le blond Hans. On devrait en déchirer des morceaux et les attacher autour du cou de l’autre poufiasse.

  --- Faut la trimbaler à poil. Je connais pas de chiens qui avalent les habits, intervint le moustachu, Radovan.

  --- Exact. Pour le transport, on l’enveloppera dans ce plaid qu’est sur le divan. Hans, tu finis de la désaper et tu récupères ses bijoux de Prisu et visite sa quincaillerie dentaire, je veux pas d’indice. T’as une pince plate dans un tiroir du buffet… Toi Rado, tu sors les steaks du frigo. Moi je découpe une de mes liquettes.

  --- On l’emmène où ? s’enquit Radovan, récupérant les barquettes de viande.

 --- J’ai bien un endroit où y a du molosse assuré, remarqua Hans qui enlevait la culotte déchirée pendouillant tel un fanion en berne sur l’une des chevilles de Raïza.

  --- Dis toujours, suggéra Bruno.

  --- Au bord de la Seine, en proche banlieue.


  Attila

  L’ultime fois où il s’était entraîné sérieusement, il avait eu affaire à un boxer que son maître avait volé. Bien entendu, il avait gagné haut la patte…
Certains chiens avaient eu la fâcheuse idée de s’attaquer à des gosses et à des vieux. Avec la nouvelle réglementation, des catégories d’animaux potentiellement dangereux voyaient le jour, en fonction de certaines caractéristiques morphologiques. Attila savait qu’avec sa gueule de « chien-fusil » des cités, sa détente guerrière et sa vitesse de missile, il n’échapperait pas à la muselière et à la laisse. Au minimum ! Ou plus vache, la fourrière, et pourquoi pas la piqûre… Dur…

  Il rôdait le long de la berge, quand il entendit les claquements de portières et le ronron du moteur. Une voiture venait de démarrer là-haut, au début de la rampe située de l’autre côté du pont.
Il s’abstint d’aboyer car le maître se pencherait encore à la loggia pour lui crier de la fermer. L’autre détestait ses aboiements quand il lutinait sa chienne brune. Sa présence aussi, d’ailleurs…

  Attila revint vers le dessous du pont. Il flairait en zigzaguant. Ça sentait bon. Il ne savait pas encore quoi, mais c’était prometteur.


  Rudolphe

  Il n’allait tout de même pas s’imposer une promenade en périmètre concentrationnaire pour la seule raison que les parents des parents de ses… avaient servi de compagnons aux vert-de-gris ! Les temps avaient changé, on appelait un chien un chien. Mais dans son cas, lui le rott…
Il allait rebrousser chemin et rejoindre son HLM en coupant par l’Ile-St-Denis. Côté Police, il ne s’inquiétait pas trop. Les îlotiers hésitaient avant d’intervenir. Ils léguaient volontiers les clebs errants à leurs collègues de la Brigade cynophile, par ailleurs en manque d’effectifs.

  Son jeune maître, dealer d’occasion, l’avait éjecté. Pas vraiment, mais… Depuis la plainte d’un retraité qui avait été mordu par un couple de pitbulls, Rudolphe était devenu gênant. L’entourage se plaignait de la présence du monstre noir et feu. Et le maître avait sacrifié la bête pour continuer à dealer…
Rudolphe patienterait au pied de l’HLM, devant la porte de son escalier. Cette nuit encore.

  Il flaira de l’inhabituel au niveau du pont. Avec le vent qui s’était levé, et le froid, « son » SDF était revenu s’abriter, épaulé dans sa détresse par un kil de rouge ?Il s’approcha prudemment. Ne s’engagea pas sous le pont. Ça vivait, dessous !
 Il vit une masse sombre et trapue qui s’activait sur une masse plus grande, claire et couchée. Des grognements de plaisir s’élevaient de l’ensemble…
Rudolphe s’avança, sur ses gardes. Il avait situé un collègue qui s’offrait un repas nocturne. Des bouts de chiffons s’agitaient sous le vent. Il crut voir les petits drapeaux colorés qui limitaient la surface d’exposition des foires automobiles…
 Lui, était impulsif. Et il savait que ce collègue était, de réputation, pas commode ! Partagerait-il ? Et si au menu il y avait son fameux SDF ?


  Attila

  Canigou, pâtée, etc., pouvaient retourner à leur caddie d’origine ! Ce festin du hasard était impensable… Les gens voulaient des armes légales et rechignaient à investir dans la nourriture.
 Attila n’avait fait qu’une bouchée des tranches de bœuf déposées avec soin sur le corps dénudé. Vite, sa truffe s’était plantée entre les cuisses de Raïza, là où c’était humide. Stimulé par l’odeur âcre, il avait accéléré sa prospection en jouant de la langue et des crocs.
Attila trancha d’un coup le clitoris, une cerise sur le gâteau. Puis il reporta son attention sur la gorge de Raïza, autour de laquelle s’agitait une sorte de collier de chiffons.

  Attaaaaaque ! ! ! résonnait dans sa tête…

  L’aboiement le fit sursauter. Il avait bien flairé quelque chose,
une intrusion sur son secteur, mais fiché dans les délices il n’y avait pas prêté d’importance… 
Attila était du genre féroce. Préparé pour la bagarre. Il pesait 23 kilos et accusait une puissance de 550 kilos dans ses mâchoires. Sans compter son taux d’agressivité…

  Rudolphe était plus massif. Sa férocité, un croc en dessous. Ce qui l’incitait à souvent prendre l’initiative. Cette fois, en plus, il pensait au type qui squattait l’abri sous le pont. A l’exclu…
Rudolphe bondit et ne laissa pas à Attila le temps de réaliser.

  … Le bruit du choc. Sa résonance contre l’arche. Des aboiements decrescendo. Des râles. Un long gargouillis…
Attila rendit l’âme sans avoir pu réagir.

  Rudolphe haleta. Ses yeux hagards percèrent la nuit. Vinrent se poser sur la masse claire de Raïza, abîmée et barbouillée de rouge. C’était pas Lui !…
Rudolphe fut attiré par le collier de drapeaux. Il promena sa truffe dessus, et sur la poitrine de la beurette. Il s’aventura vers le sexe éclaté mais revint à la gorge et aux morceaux de liquette de Bruno.
Qu’il huma le reste de la nuit.

A  n’en plus finir…


 

  Bruno

 La soirée avait été rude. Mais leur trio s’était hyper éclaté ! Il sortit de l’immeuble. Seul. Cette nuit il avait déposé Hans et Radovan chez ce dernier, avant de rentrer à son appart. Il avait nettoyé et remis de l’ordre. Ni vu ni connu, peinard ! Il s’était couché tard mais satisfait…
Bruno se considérait en assez bonne forme. Ce matin, sa préoccupation était de dénicher de quoi se shooter les prochaines 48 heures…

  Il fut mal à l’aise, face au rottweiler figé sur le trottoir, la langue pendante et l’œil brillant. Putain ! malgré les décrets et tout le toutim, pas un politicard ne parvenait à neutraliser ce danger public ! Bruno connaissait le passé de ces chiens. Il se sentait proche d’eux, dans la même mouvance…
 Mais les clebs ne parlaient pas, et ça, Bruno ne pouvait pas faire avec ! 

 Pourtant il resta silencieux quand Rudolphe bondit sur lui, les mâchoires ouvertes vers sa gorge.

 

 

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Création de la page: 5 avril 2012


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