CANAL NOIR



   
   MARC VILLARD
        
 
 
 
Marc Villard  est indissociable de la scène littéraire du polar français moderne, post "seventies", continuation du néo-polar. Attaché à l'aspect noir et social de cette littérature, témoin du noir dans les villes, il s'est vite révélé être un maître de la nouvelle et du roman court.
 
Son parcours est diversifié: de la nouvelle et du roman au scénario, des travaux d'écriture collectifs aux commentaires de recueils de photos, avec tout récemment un retour à la BD. Mais Marc Villard  sait ce qu'il doit à la poésie, discipline qui lui a enseigné la valeur des mots.
Et la concision...

Grand amateur de jazz, cette musique et d'autres, comme le rock,  sont souvent présentes dans ses textes.
Comme un fait exprès, c'est "
Freddie Freeloader", un des morceaux mythiques de Miles Davis, tiré de son album légendaire "Kind of Blue", que diffusent les haut-parleurs de la salle où je rencontre Marc Villard.
Ce sera sur cette musique de fond que se fera notre discussion.

Une musique
de très bon augure...



J’ai rencontré Marc Villard à Bruxelles, dans le cadre du festival TOTAL POLAR 2006, et il a bien voulu répondre à mes questions.

E.Borgers
février 2006

 



EB
Marc Villard, vous faites du polar depuis longtemps.
Vu la qualité d’écriture dont vous y faites preuve, n’avez-vous jamais songé à en sortir, du polar ?

Le domaine du roman policier peut parfois être un ghetto…

Marc Villard
En fait, j’ai fait le contraire. Durant les dix premières années où je me suis penché sur l’écriture, j’ai travaillé uniquement dans la poésie,  j’ai publié six recueils de poèmes et je me suis aperçu au bout d’un certain temps que la poésie ne m’apportait plus grand-chose. Je m’y intéressait encore, mais plus en temps qu’écrivain. J’ai eu alors envie de passer à la fiction. Comme j’étais moi-même lecteur de polars, tout naturellement je me suis dirigé vers le roman noir, le roman policier noir… et, en fait,  je n’ai pas trop envie d’en sortir.
Je trouve que dans le roman policier  on a une énorme liberté, la critique traditionnelle n’a pas les yeux braqués sur nous et on peut se permettre d’aborder des sujets, des thèmes,  qu’on aurait difficile à faire passer en littérature générale. J’aime assez ça…
De plus, sur le plan stylistique, on ne m’a jamais rien imposé, ce qui me permet de temps en temps d’essayer des expériences stylistiques sur des textes courts, des nouvelles; ce qui me serait certainement reproché ailleurs.



EB

Si je vous avait posé la question, c’est parce je savais que vous veniez « d’ailleurs ».
Ayant séjourné longtemps dans le polar, on pouvait se poser la question : pourquoi ne retournez-vous pas maintenant vers le reste ? Mais nous comprenons parfaitement vos raisons, d’autant plus que c’est celle donnée en premier lieu par un grand nombre d’auteurs de polar.
Cette  liberté qui existe du côté de l’auteur, a son pendant dans une liberté qui existe chez le lecteur du policier noir. Une certaine liberté d’esprit qui lui permet d’accepter les ruptures de ton, l’innovation… et de suivre la plupart des auteurs. 

Revenant à vos écrit, je voudrais vous faire part du sentiment que j’ai éprouvé devant presque tout ce que j’ai lu de vous : l’impression de retrouver un monde marginal, et pas seulement de marginaux. Des sortes de mondes parallèles, réalistes mais marginaux par rapport au monde de la réalité ordinaire, des univers qui restent en marge.

MV
Oui, vous avez raison en un certain sens, c’est une sorte d’inframonde. Mais c’est aussi le monde des sans-papiers, monde qui réunit  des sans-abri, des gens qui sont plutôt du côté exploités qu’exploiteurs. Avec l’immigration, les éducateurs de rue qui sont toujours à cheval entre la légalité et l’illégalité… Ce monde-là m’intéresse.
Je pense d’une part, que c’est bien d’en parler, et d’autre part, que c’est dans ce monde-là qu’on peut facilement faire surgir des intrigues noires, pas nécessairement policières…
J’aurais par exemple beaucoup de mal d’écrire sur la pègre en col blanc, la corruption institutionnelle, celle des fonctionnaires, etc. Je sais que ça existe, il y a certainement des livres formidables à faire là-dessus, mais ce n’est pas mon univers.



EB
Il est bien connu que vous êtes un des meilleurs nouvellistes francophones actuels, et certainement dans le domaine du polar noir.
Peut-on dire sans trop se tromper, que vous préférez les textes courts ?


MV
Oui. C’est le fait d’avoir écrit, durant une dizaine d’années, exclusivement de la poésie. J’ai été habitué à resserrer mon texte,  à n’en garder que l’épine dorsale, la structure. Aussi à en évacuer toute la chair. À en resserrer le sens. C’est ça la poésie.
Quant j’ai décidé de passer à la fiction, j’ai voulu moi aussi être un romancier, mais je me suis aperçu rapidement que mes romans étaient courts. Et qu’en même temps que mes romans, j’étais tenté par la nouvelle.
Puis, on me l’a dit, et c’est vrai, j’avais tendance à mieux réussir les textes courts, et à y mieux fonctionner sur le plan littéraire.



EB
Cela a fort influencé vos romans également, puisque au cours du temps, nombre de vos romans sont devenus de longues nouvelles, des novellas…


MV
Oui, vous avez raison. Au fil du temps, je ne me suis pas trop posé le problème de la longueur, mais c’est vrai que, actuellement, je ne pousse pas la longueur et je me tiens souvent en dessous des 100 pages…
Puisque je réussis mieux dans la nouvelle, pourquoi ne pas continuer.  Surtout qu’il y a tout un travail à faire dans ce domaine. Et j’ai toujours trouvé des interlocuteurs qui étaient intéressés par mes nouvelles : d’abord les époux Oswald, avec leur collection Néo, puis Guérif. Pour mes nouvelles autobiographiques: L'Atalante, où j’ai publié cinq livres.
Donc, j’ai des interlocuteurs que mon travail court intéresse, ce qui me convient. Par contre, je me poserais sans doute des questions si, en travaillant dans le texte court et la nouvelle, je ne trouverais pas d’éditeur.



EB
Si le public spécialisé, les aficionados, vous suivent et recherchent vos nouvelles, peut-on dire la même chose d’un public élargi ?
Les nouvelles sont un peu le parent pauvre de la littérature moderne francophone, vu le désintérêt  marqué du grand public. Beaucoup d’éditeurs hésitent..


MV
J’arrive à vendre mes recueils de nouvelles, mais je crois que cela s’est fait au fil du temps. En finale les gens se sont dit : c’est un nouvelliste, et non pas un écrivain qui essaye de nous fourguer un recueil, ou à qui on fait plaisir en lui publiant quelques nouvelles.
Donc, c’est mon domaine  et mes lecteurs le savent… et, oui, ça ne se passe pas trop mal.
Les anglo-saxons ont une plus longue pratique de la nouvelle que les francophones. En France, nous avons développé le feuilleton, et là nous avons une antériorité et un vrai historique. Pas pour la nouvelle. A part quelques auteurs tels Barbey d’Aurevilly, Maupassant, il n’y a pas de vraie tradition. 
Les anglo-saxons ont eux une tradition très forte de nouvellistes. Je pense par exemple à Scott Fitzgerald qui a gagné énormément d’argent en écrivant ses nouvelles. Donc il y a une reconnaissance, un historique, et des canaux de publication. Même dans le polar, les grands américains des années 20/30 ont commencé dans les pulps, ces magazines de nouvelles.



EB
Si vous deviez ne retenir qu’un ou deux titres de votre production, assez étendue à l’heure actuelle, lesquels choisiriez-vous ?


MV
Je crois que je pourrais sortir trois livres du lot.
J’aurais tendance à prendre Rebelles de la nuit (1987) , un roman qui est l’histoire d’un éducateur de rue à Barbès, car ce roman regroupe assez bien tout ce que j’ai écrit… 
Du côté recueil de nouvelle, je choisirais  Rouge est ma couleur (1996) ; ce sont des nouvelles noires, un livre en deux parties : une  nouvelle au début, sur Barbès également, mais qui est  une novella, et  quinze nouvelles qui suivent, consacrées à la banlieue. Ce livre-là aussi regroupe mon travail dans ce domaine.
Je prendrais aussi J’aurais voulu être un type bien (1994) qui est un recueil de nouvelles autobiographiques.
Voilà les trois que je sortirais du lot à titre personnel.
Je ne dis pas qu’ils sont nécessairement mieux que les autres, mais ils donnent une bonne représentation de l’ensemble de mes livres.



EB
A l’heure actuelle, quels sont les auteurs français que vous appréciez ?


MV
En France, il y a JB Pouy avec lequel je viens de terminer un tandem d’écriture, chez Rivages. J’aime bien ce qu’il fait, il a d’énormes qualités d’écriture, et elles sont complètement différentes des miennes. Il travaille beaucoup sur les contraintes, et c’est aussi un auteur qui travaille beaucoup sur l’humour, sur le côté ludique de l’écriture. C’est différent de ce que je fais, mais ça me plaît beaucoup. On se complète assez bien.
J’ai un bon copain dont je lis volontiers les livres : Thierry Jonquet.
Parmi les gens nouvellement arrivés, je viens de lire le livre d’une fille, Anne Secret,  L’Escorte  publié récemment chez Fayard.



EB
On vous a souvent posé des questions se rapportant à la musique, au jazz et au rock, et c’est une évidence que la musique est fort présente dans vos livres, dans vos nouvelles. Présente sous plusieurs formes ou genres.
Qu’est –ce qui fait que vous les mettiez si souvent dans vos écrits, mis à part que c’est de la musique que vous aimez ?
Est-ce pour l’univers que véhiculent ces musiques : musiciens, concerts, légendes, etc. ? Ou au contraire, vous préférez vous en servir comme toile de fond, comme background, un peu comme dans un film. Les deux cas de figures se croisent dans votre œuvre.



MV
Si je parle autant de musique, c’est parce que j’aime beaucoup la musique. Etant né en 1947, j’ai grandit avec le rock, avec le jazz bob, et j’ai même joué de la batterie dans un orchestre de rock dans les années 60. La musique, même aujourd’hui, fait partie de mon univers quotidien.
Quand je rentre le soir, je passe du temps à écouter de la musique. Je reste très concerné par la musique.
Prendre l’univers des musiciens, et de la musique, comme toile de fond me semble intéressant car je connais quand même un peu ce qui s’y passe, et c’est tout à fait en phase avec mes personnages. Comme vous le disiez, j’ai des personnages qui sont assez décalés, qui font partie d’un inframonde, et, chez ces marginaux, la musique est assez présente. Donc ça fonctionne bien.
En plus, j’ai une écriture très phonétique, j’écris à l’oreille…  Quand j’écris, j’entends le rythme, la fluidité du texte,  ou au contraire ses aspérités, et quand je suis heurté par un mot, je le change pour que cela fonctionne. Tout cela a fait que je me suis retrouvé assez souvent dans le thème de la musique, de ses personnages, de la musique du texte. Et, souvent, c’est plus qu’un background.



EB
Vous avez participé à certaines BD
...

MV
Oui, à deux BD.
L’une il y a très longtemps, c’était « La cité des anges » avec Slocombe, chez Albin-Michel, sur scénario original.
 L’autre, récente, vient de paraître en septembre (2005). C’est l’adaptation de la nouvella  Rouge est ma couleur , qui est également le titre de l'album.


EB
Et que préparez-vous en ce moment ?

MV
En ce moment j’ai pas mal de projets.
Pour la BD, j’ai deux projets chez Casterman.
L’un concerne Jean-Christophe Chausy, et ce sera certainement une autre adaptation : on aimerait adapter La guitare de Bo Didley, texte paru chez Rivages (2003).
L’autre BD sera l’adaptation de certaines de mes nouvelles autobiographiques, avec un autre dessinateur.
   
Il y a aussi un deuxième livre de prévu avec Pouy (le premier était Ping Pong, 2005), ce sera un livre à quatre mains avec des contraintes différentes du premier. On va écrire chacun six nouvelles, et l’autre réécrit à sa façon, réadapte les nouvelles de son camarade ; on les réécrit complètement, en racontant peut-être les choses un peu différemment. C’est un jeu littéraire, qui nous amuse. La nouvelle d’origine étant gardée et publiée aussi telle quelle ; ce  pour chacune d’elles, quel que soit l’auteur. Donc les deux fois six nouvelles deviennent 24 par l’addition des nouvelles retravaillées.
Je vais aussi publier un grosse novella, d’à peu près 100 pages, dans une collection que lance JB Pouy, collection qui s’appellera « Suite noire ».
Mon éditeur principal c’est Rivages, il l’est devenu au fil du temps. C’est là que j’ai publié 10 livres et que j’en publierai d’autres. En dehors de ma très bonne entente avec Guérif,  j’essaye de resserrer les liens de publication et ma bibliographie, pour que les gens s’y retrouvent.



EB
Vous avez écrit des scénarios pour la TV et le cinéma.
Il me semble que vous aviez déclaré que vous n’aimiez pas trop ce genre d’écriture.
Allez-vous revenir à ce domaine ?

MV
C’est vrai, je n’aime pas trop ça et je trouve qu’il y a déperdition du travail original. Le travail original est repris par le metteur en scène et il va le modifier; il y a donc une perte.
Mon goût pour l’image et le scénario, je l’ai reporté sur la bande dessinée. C’est un très bon substitut, car là on n’a à faire qu’à un seul interlocuteur : le gars qui dessine, et avec qui vous collaborez. Du côté éditeur, il n’y en a aussi qu’un seul, c’est le responsable de collection. Donc c’est un trio. Et un trio c’est facile à gérer, surtout lorsqu’on en fait directement partie…
Je reste aussi très attaché à l’objet « livre ». Je suis fétichiste à propos du livre.
En finale, je préfère faire un livre que de participer à un film.



EB
Et des livres, nous comprenons qu'il y en a beaucoup dans vos projets. Bonne continuation dans votre chasse au texte.
Merci à vous, Monsieur Villard !






Bruxelles, 4 février 2006 - festival TOTAL POLAR

© E.Borgers, 2006



 
 
 


 


 

MARC VILLARD_fév.2006 - photo E.Borgers      

           Marc Villard                               (photo E.Borgers)

              
 
 
 
 
   
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
   


 
 
 
 
 
 
 
 
 
Bibliographie
La bibliographie de Marc Villard est assez fournie  et touche de nombreux domaines.
Comme elle est complètement détaillée sur le site de l'auteur, il ne nous a pas paru utile de la reprendre ici.

Veuillez vous reporter à

Marc Villard sur le net - biblio

                                      EB

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 




















































































































































                  

         
Liens sur le Web:

Marc Villard sur le net  - site "officiel" de l'auteur


Contactez-nous:  freeweb@rocketmail.com
 


 

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Mise à jour de cette page:  13 février 2006
Création: 10 février 2006


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